Archives pour octobre 2008

h1

Je dois

29 octobre, 2008

Je me dis que je dois en profiter. Je me dis que je dois m’amuser. Je me dis que je dois occuper mon temps de façon constructive. Je me dis que je dois prendre de l’avance sur mon travail de l’hiver. Je me dis que je dois me concentrer sur l’entraînement. Je me dis que je dois lire, lire et lire. Je me dis que je dois écrire, écrire et écrire. Je me dis que je dois procéder à un ménage en profondeur. Je me dis que je dois faire tout ce que je me promettais mais qui, faute de temps, me trottait toujours dans la tête. Je me dis que je dois me livrer à mes passions. Je me dis que je dois gâter mes proches. Je me dis que je dois me prendre en main. Je me dis que je dois éplucher les offres d’emploi. Je me dis que je dois m’ouvrir à de nouveaux horizons. Je me dis que je dois développer mes talents de photographe. Je me dis que je dois le tenter, ce saut en parachute. Je me dis que je dois assouvir mes envies. Je me dis que je dois visiter les recoins inconnus de ma ville. Je me dis que je dois courir les spectacles et les événements. Je me dis que je dois élire le café le plus confortable. Je me dis que je dois assister à un congrès de pharmaciens, par curiosité. Je me dis que je dois aller à New York.

C’est pour cela qu’il faut travailler : pour éviter le stress d’avoir à faire un choix parmi toutes les activités disponibles. D’autant qu’on me le demandera, suivi d’une réaction de pitié, voire de colère si je n’ai pas volé en montgolfière ni fait tourné un ballon sur mon nez. Être en congé, ce n’est pas de tout repos ; il faut en profiter, à défaut de quoi c’est du temps gaspillé. Et alors on me méprisera, parce que je n’aurai pas saisi ma chance. Vivement le retour au travail pour pouvoir souffler un peu.

h1

Vol-au-vent

28 octobre, 2008

Je n’avais ma place nulle part, aujourd’hui. Mon appartement était privé d’électricité, le restaurant du coin était en rupture de stock, la boulangerie n’offrait pas d’accès Internet, le café était bondé, le bar était fermé, le buffet avait été dévalisé, la bibliothèque était inondée, le cinéma avait modifié son horaire et le refuge des étudiants me donnait la nausée. Il ne me restait plus qu’à errer sous la pluie, mais la pluie avait cessé. On me narguait, décidément.

Soit : j’en ai profité pour m’envoler avec la prochaine grande bourrasque. J’ai d’abord eu le vertige, mais j’ai retrouvé l’équilibre en m’accrochant à une feuille orpheline. Elle pleurait sa famille éparpillée par le vent. Je l’ai consolée en lui rappelant que les voyages formaient la jeunesse. Mais je savais – et elle aussi, je crois – que ce premier voyage serait son dernier : elle allait mourir, décomposée, desséchée ou noyée. Aussi ai-je tenté de ne pas m’attacher à elle, mais son énergie virevoltante était contagieuse et adorable.

Le brouillard nous a séparées, subitement. Nous ne nous sommes pas dit adieu. Après sa disparition, le coeur n’y était plus ; j’ai quitté la bourrasque. Je n’ai pu retenir mes larmes en voyant toutes ces feuilles gisantes au sol. Je n’ai pas eu le courage d’y chercher mon amie. Je voulais garder son souvenir intact, haute en couleur. Je suis rentrée, la mine basse. Mon colocataire avait cuisiné des vols-au-vent. Il me narguait, décidément.

h1

Nous écrire

27 octobre, 2008

Je nous écrirais une histoire d’amitié, s’il m’était possible d’imaginer ce qui n’existe pas. Je nous écrirais une histoire qui ne peut pas exister, justement, avec des cours de poterie, des entrevues fictives à la télévision et des costumes de Batman et Robin. Je nous écrirais mon histoire, celle dans nos silences et dans nos absences, celle de mes regrets et de tes envies.

Au lieu de quoi je nous écrirai, tels que nous sommes dans cette comédie de séduction – s’il m’est possible d’écrire ce qui existe.

h1

Ma Bulgarie

22 octobre, 2008

Quand on me demandera où j’étais, je répondrai que je voyageais du côté de la Bulgarie. Je raconterai que je suis partie sur un coup de tête, le sac au dos et l’estomac dans les talons. Que l’avion a bien failli s’écraser, mais que la perspective de mourir ne m’a pas effrayée. Que je n’avais plus déjà qu’une seule peur, qui n’était en rien comparable avec l’éventualité de la mort. Que même l’idée de me débrouiller seule en terre bulgare ne m’a pas inquiétée – que si je m’y trouvais, en fait, c’était précisément pour fuir et oublier cette peur tenace.

Seule, je l’aurai été longtemps et souvent, mais j’insisterai davantage sur certaines rencontres. J’en dévoilerai peu sur celle avec Kotooshu, un cuisinier qui m’a offert un toit et un couvert en échange de quelques heures de tendresse. Je m’amuserai du doute dans l’oeil de mon interlocuteur, puis je laisserai aller un sourire. On n’aura pas besoin de connaître la vérité sur mes relations avec cet homme, à qui j’aurai promis le secret. On saura par contre que je l’ai quitté pour rejoindre Sozopol – je préciserai qu’il s’agit d’une ville et non d’une personne – et que, là-bas, j’ai si bien picolé que la police m’a embarquée. Je me moquerai de l’horreur avec laquelle Julia m’a fait le récit de mon arrestation, alors que j’étais affalée en travers de la route, ivre morte. Cet emprisonnement m’aura valu une nuit au chaud et une nouvelle amie, à qui, en dépit de mes belles paroles, je n’aurai pas écrit.

Je marquerai alors un silence. J’hésiterai à relater l’épisode du viol à Pleven, d’autant que j’en aurai garder peu de souvenirs. Ils étaient quatre, mais un seul aura osé ; les autres m’auront simplement maîtrisée. Je m’en tiendrai finalement au vol de ma caméra numérique, ce qui expliquera que je n’ai aucune photo à montrer. Au passage, je mentionnerai la pauvreté, le taux élevé de chômage et le désoeuvrement de la population qui mènent à certaines bassesses qu’il faut savoir excuser. Je remarquerai l’ennui de mon interlocuteur, qui aura plutôt envie d’entendre de chouettes anecdotes coquines. J’en inventerai quelques-unes – celle des acrobates Vassil et Boris à Sofia, celle de la chèvre libidineuse dans les monts Rhodopes, celle de ma visite des anciens lieux de culte d’Apollon et de l’odeur d’encens qui mystérieusement y règne encore. Je terminerai avec la plainte habituelle : la présence d’un McDonald’s – Makgoha^gc en langue bulgare.

Je multiplierai les efforts pour rendre mon séjour excitant et intéressant, l’une de ces aventures qui changent une vie. Je raconterai tout cela pour camoufler mon absence. Lorsqu’on m’interrogera, voilà ce que je répondrai, la peur au ventre.

h1

Mission impossible

16 octobre, 2008

Il est trop tard. Que de réflexions qui n’ont pu franchir les barrières de mes yeux, qui m’ont retenue prisonnière et qui, maintenant, pendent tout juste au bout de mon nez. Au-delà elles deviennent floues, en-deçà elles demeurent troubles ; bref, ces bulles d’introspection sur l’amitié et sur la solitude, surtout, seront condamnées à flotter. Aussi suis-je à peu près certaine de ne pas en tirer quelque apprentissage ni d’en ressortir épanouie par de nouvelles priorités et de nouvelles valeurs. Voilà un cliché pour se conforter dans l’idée qu’il y a nécessairement du positif à retirer de toute situation. En fait, ma sou-mission aura simplement été trop interminable pour que tiennent les bêtes résolutions des premiers jours. Je ne deviendrai pas une meilleure personne. Je ne serai pas nourrie d’un nouveau respect pour la vie. Je ne jetterai pas un regard nouveau sur mon environnement ; je serai même aveugle.

h1

Clin d’oeil

14 octobre, 2008

Pas encore.

h1

L’Halluciné du Disco

6 octobre, 2008

Ils m’envoient de nouveau en mission secrète, qui sait pour combien de temps cette fois. Cette fois qui sera la dernière, d’ailleurs ; je les en ai bien avertis. Peu importent les risques que je courrai pour combattre celui que l’on surnomme l’Halluciné du Disco ; la réussite ne tient, paraît-il, qu’à une simple question de chance. J’aurais cru que les compétences discoiennes y étaient aussi pour quelque chose.

Enfin. Je ne fais qu’obéir aux ordres. Mais plus pour longtemps maintenant et, quand je referai surface, ce sera le signe que tout est terminé, ou presque. Allez, à bientôt.

h1

L’humour conservateur

2 octobre, 2008

« On n’a pas fait ça. »

Ha!

h1

Neuf vies, qu’ils disent

1 octobre, 2008

Pas un son n’est sorti de sa bouche, ni sur le coup ni après. Seulement le bruit d’un impact, puis de roues cahotant, comme sur une chaussée défectueuse.

La victime gisait au milieu de la rue, couchée sur le côté. Sa mort m’aurait moins troublée que ces spasmes mous qui agitaient ses petites jambes. Sa tête restait immobile, ses yeux, inexpressifs. J’étais convaincue qu’elle ne comprenait pas tout le tragique de sa situation, mais je l’étais moins pour admettre que cela était mieux pour elle. Mourir sans comprendre ce qui lui était arrivé, cela m’apparaissait injuste. Chose certaine, j’espérais qu’elle était suffisamment sonnée pour ne pas subir le martyr de ses os écrasés.

Sa détresse apathique m’a paralysée ; je l’ai fixée pendant un long moment, sans pourtant me résoudre à lui porter secours. Je craignais de l’achever en la déplaçant – du reste, j’étais terrifiée à l’idée de m’approcher d’elle, de deviner sur son corps dodu les traces du délit. J’aurais contacté les autorités si j’avais eu le moindre espoir qu’elle survivrait. Or, je ne le voulais même pas, qu’elle survive : j’aurais préféré mettre un terme à ses souffrances, là, maintenant, pour lui éviter toute douleur immédiate ou tout handicap qui gâche une vie, la sienne comme celles de ceux qui en avaient la garde.

Aussi ai-je finalement repris mon chemin à contre-coeur, mais embarrassée par cet élan de voyeurisme morbide. D’ailleurs, je n’ai pu m’empêcher de me retourner compulsivement, en souhaitant à chaque fois que quelqu’un l’ait remarquée et lui soit venue en aide. Son agonie hante ma mémoire. Ce soir, quelqu’un a dû l’attendre impatiemment, puis la chercher avec inquiétude, pour peut-être découvrir finalement son triste sort. Une vie de perdue, huit de retrouvées ? Si c’était vrai, pauvre chat.