
Ma Bulgarie
22 octobre, 2008Quand on me demandera où j’étais, je répondrai que je voyageais du côté de la Bulgarie. Je raconterai que je suis partie sur un coup de tête, le sac au dos et l’estomac dans les talons. Que l’avion a bien failli s’écraser, mais que la perspective de mourir ne m’a pas effrayée. Que je n’avais plus déjà qu’une seule peur, qui n’était en rien comparable avec l’éventualité de la mort. Que même l’idée de me débrouiller seule en terre bulgare ne m’a pas inquiétée – que si je m’y trouvais, en fait, c’était précisément pour fuir et oublier cette peur tenace.
Seule, je l’aurai été longtemps et souvent, mais j’insisterai davantage sur certaines rencontres. J’en dévoilerai peu sur celle avec Kotooshu, un cuisinier qui m’a offert un toit et un couvert en échange de quelques heures de tendresse. Je m’amuserai du doute dans l’oeil de mon interlocuteur, puis je laisserai aller un sourire. On n’aura pas besoin de connaître la vérité sur mes relations avec cet homme, à qui j’aurai promis le secret. On saura par contre que je l’ai quitté pour rejoindre Sozopol – je préciserai qu’il s’agit d’une ville et non d’une personne – et que, là-bas, j’ai si bien picolé que la police m’a embarquée. Je me moquerai de l’horreur avec laquelle Julia m’a fait le récit de mon arrestation, alors que j’étais affalée en travers de la route, ivre morte. Cet emprisonnement m’aura valu une nuit au chaud et une nouvelle amie, à qui, en dépit de mes belles paroles, je n’aurai pas écrit.
Je marquerai alors un silence. J’hésiterai à relater l’épisode du viol à Pleven, d’autant que j’en aurai garder peu de souvenirs. Ils étaient quatre, mais un seul aura osé ; les autres m’auront simplement maîtrisée. Je m’en tiendrai finalement au vol de ma caméra numérique, ce qui expliquera que je n’ai aucune photo à montrer. Au passage, je mentionnerai la pauvreté, le taux élevé de chômage et le désoeuvrement de la population qui mènent à certaines bassesses qu’il faut savoir excuser. Je remarquerai l’ennui de mon interlocuteur, qui aura plutôt envie d’entendre de chouettes anecdotes coquines. J’en inventerai quelques-unes – celle des acrobates Vassil et Boris à Sofia, celle de la chèvre libidineuse dans les monts Rhodopes, celle de ma visite des anciens lieux de culte d’Apollon et de l’odeur d’encens qui mystérieusement y règne encore. Je terminerai avec la plainte habituelle : la présence d’un McDonald’s – Makgoha^gc en langue bulgare.
Je multiplierai les efforts pour rendre mon séjour excitant et intéressant, l’une de ces aventures qui changent une vie. Je raconterai tout cela pour camoufler mon absence. Lorsqu’on m’interrogera, voilà ce que je répondrai, la peur au ventre.
J’aimerais avoir ton guts. Et faire un aussi beau voyage…
Et bien sûr – je précise sans savoir s’il faut le faire – je poursuis la métaphore filée.
On se donne rendez-vous au Kirghizistan, alors?
N’importe quand.
Beau camouflage en tout cas!
[...] mon monde meilleur était fait d’arrachage de face, de pendaison dans les garderies et de viol bulgare…) [...]