Il m’a dit Tu vas voir, un moment donné, tu ne le verras plus que tu ne vois pas. Là, tu es jeune, ton cerveau est vif, mais quand il le sera moins, il ne le remarquera plus.
Jeune, alerte et aveugle, puis vieille, sénile et voyante.

Il m’a dit Tu vas voir, un moment donné, tu ne le verras plus que tu ne vois pas. Là, tu es jeune, ton cerveau est vif, mais quand il le sera moins, il ne le remarquera plus.
Jeune, alerte et aveugle, puis vieille, sénile et voyante.

Je le voudrais, mais je ne peux pas. Pas parce que j’ai mal – en fait, si, mais j’arrive encore à le supporter -, mais parce que la vie fuit. Elle fuit toujours, mais elle se montre parfois généreuse ; alors elle m’attend et, l’espace d’un bref instant, elle me laisse en saisir une parcelle – l’absence d’un ami, la solitude, l’admiration, la virilité d’Ovila, l’imaginaire, la complicité, une bourde politique… Peut-être continue-t-elle à me tendre des perches, mais je ne les vois pas. Il ne me reste plus qu’à écrire ce vide, cette absence, et c’est ce que je fais quand je n’écris pas. C’est une prise de position artistique : je n’écris pas parce que je n’ai rien à dire ; je n’écris pas pour dire ce rien. Il faudra bien, un jour, que l’on reconnaisse mon talent et mon engagement politique.

J’ai mauvais caractère. Je ne suis pas sympathique. L’empathie et la générosité, connais pas. Je parle peu et de travers. Je n’ai pas de conversation. Je n’ai aucun tact. Je ne réponds pas au téléphone. Je ne retourne pas mes appels. Je décline toute invitation. J’efface des « amis » de mon Facebook. Je ne suis pas à l’écoute des autres. Je les néglige. Je me moque de leurs problèmes. Je ne comprends pas leurs plaisirs. Je ne partage pas leurs joies. Je ne me réjouis pas pour eux. Je ne sais pas les réconforter. Peu m’importe leur quotidien. Ma mauvaise foi gêne. L’atmosphère devient lourde sous mon silence obstiné. Je lance des pointes assassines. Je gâche les réjouissances. Je suis méprisante. Je suis intolérante. Je suis rancunière. Je suis insupportable.
Ce soir, quand je l’ai vu danser à la télévision, j’ai crié. Quand son nom est apparu au générique, j’ai applaudi en riant.

Depuis que ma colocataire est revenue de Nouvelle-Guinée, elle agit drôlement. Elle remplace tout par du carton. Je veux dire : elle se sert dans le frigo, du pain par exemple, et elle substitue la tranche consommée par un carré de carton brun. Même chose pour un disque compact ou pour sa brosse à dents. Si c’était notre pain au moins, et que, faute d’argent ou par désir de s’afficher anorexique, elle souhaitait me cacher sa consommation. Mais non, c’est son pain – son disque compact, sa brosse à dents -; elle en fait ce qu’elle en veut. Lorsque je lui ai demandé des explications, elle a prétexté un rendez-vous chez le gynécologue et elle a quitté précipitamment. J’ai pensé que c’était parce qu’elle était en retard (que le prétexte soit vrai ou non) mais, en y réfléchissant bien, j’en viens à soupçonner qu’il s’agit d’un code secret, peut-être même d’un complot international qui impliquerait gynécologues et contrebande de carton, et dont les maîtres-d’oeuvre tireraient les ficelles depuis la Nouvelle-Guinée. Maintenant que je sais, j’ignore comment la sortir de cet enfer.
L’année 2009 s’annonce riche en événements.