Archives pour février 2009

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Mauvais casting

23 février, 2009

C’est … de savoir que tu ne seras pas là. J’écrirais « c’est drôle », si je n’évitais pas généralement cette expression qui ne désigne rien dont on peut rire. Mais « drôle » comme pour ces choses qui arrivent naturellement sans qu’on s’y soit attendu, sans qu’on l’ait prévu, sans qu’on l’ait même cru possible. « Drôle », parce que c’est le constat d’une perte, mais dépourvu d’émotion : ni sentiment de libération ni tristesse. Pas plus que de l’indifférence puisque, malgré tout, je pense (à) ton absence. Elle ne passe pas inaperçue. Mais c’est tout.

On dira que c’est le travail du temps, le temps qui fait son oeuvre. Je ne le crois pas. Du temps, il y en a eu beaucoup entre nous, et rien n’a changé. Il y a eu aussi beaucoup d’absence et de silence – il n’y a eu essentiellement que ça, même, mais cela ne nous a pas éloignés non plus. J’y verrais plutôt la marque de la parole, ou celle de la solitude profonde. Celle-ci plus que celle-là. Peu de choses ont survécu à celle-ci.

Tu ne sais rien de tout cela, et pourtant je t’en annonce la fin. Tu n’y comprendras rien, car les anecdotes ne mènent pas vers un quelconque dénouement, contrairement aux histoires. C’est à se demander si nous avons joué dans le même épisode. En fait, j’ai essayé de jouer la légèreté de ton scénario mais, au final, mon casting est celui d’actrice d’histoire.

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Le suicide, ce mal-aimé

17 février, 2009

J’ai finalement opté pour la pendaison. En fait, ce n’est pas tant un choix qu’une question de principe à respecter. Je mourrai un jour, et je n’ai aucune excuse pour remettre au lendemain ce que je peux faire aujourd’hui. D’autant que je n’ai rien prévu pour la journée et, pour tout dire, je m’ennuie. Maintenant, au moins, j’ai une activité à l’agenda.

On ne soupçonne pas à quel point la planification de sa mort exige du temps, de l’énergie et une certaine dose de créativité. Certes, les moins consciencieux s’en débarrassent promptement : à peine deux phrases griffonnées sur du papier – Je n’en peux plus. Je suis désolé -, puis une balle dans la tête. Pas mêmes foutus de sortir de leur appartement pour commettre l’acte. Ce sont de tels paresseux qui font une mauvaise presse au suicide. Mon geste réconciliera le public avec la mort. Mon ambition est à la fois politique et esthétique. L’art au service d’une cause : je signe le retour de l’engagement artistique.

Ma performance sera simple mais inventive, instructive mais divertissante pour ces enfants de la garderie où l’événement se produira. En confrontant la jeune génération à la mort, j’espère éradiquer d’emblée la crainte de celle-ci, laquelle ne cesse de nous étreindre jusqu’à la dernière heure. Je leur montrerai qu’elle fait partie du quotidien, qu’elle est présente en tout lieu, et pas seulement au cimetière ou à l’hôpital. La corde à danser qui m’aura étranglée illustrera le côté ludique de la chose, comme quoi on peut sauter de la vie à la mort. La responsable du service de garde s’en servira d’ailleurs comme prétexte pour l’invention d’une nouvelle comptine, celle de la «Reine Élizabeth a été assassinée par…» étant dépassée. Les Patriotes pendus en 1839 en seront les nouveaux héros ; l’histoire québécoise s’imprimera ainsi très tôt dans l’éducation des citoyens de demain. Il faudra aussi insister sur l’esprit d’initiative dont fait preuve celui qui prend en mains le moment de sa disparition. Le désir de leadership et d’entrepreneurship naîtra chez beaucoup d’entre eux ce jour-là.

Le reste de leur journée sera consacré au jeu du Pendu.

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Je me souviens…

11 février, 2009

« Imagining something is better than remembering something. »

(John Irving, The World According to Garp)

Alors là, j’avoue que je ne sais pas.

Du reste, il m’apparaît que les souvenirs sont rarement exempts d’une part d’imagination, laquelle vient combler les vides ou broder autour d’un fait, d’une émotion. Raconter, même un souvenir, même un fait historique, est un geste qui s’abreuve d’imaginaire. Je me souviens…?!!

Un roman qui problématise, justement, cette frontière floue entre imagination et mémoire : L’Acquittement, de Gaétan Soucy (1997). Troublant, vraiment troublant.

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« Roman du terroir version trash »

8 février, 2009

Je lis : « Tête-Triste intitula son travail Les choses qui auraient pu se pouvoir, mais qui ne se sont pas pu », et je regrette de ne pas y avoir pensé avant l’auteur. 

Je lis encore : « Les gens tristes ont souvent plus d’imagination que les autres : ils s’inventent des histoires heureuses qui ne les concernent jamais ». Il faut en avoir une tonne, d’imagination, pour réussir à inventer une histoire heureuse.

(Sébastien Chabot, Le chant des mouches, Québec, Alto, 2007).
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Ça

8 février, 2009

Ça recommence. Lorsque je m’en aperçois, il est déjà trop tard : Ça est accroché fermement à ma tête. À croire que Ça n’a rien d’autre à faire que de passer ses journées avec moi. Il y a bien un moyen de s’en débarrasser, mais Ça sait que je ne céderai pas à cette solution de facilité. Ça ne se vengerait que plus fort la prochaine fois, et alors tout le monde s’apercevrait que Ça traîne disgracieusement sur ma tête. J’essaie plutôt de le tolérer comme un ami - encombrant mais fiable.

Ça me raconte plein d’histoires de ses va-et-vient. Ça n’est pas bien reçu par tous ceux que Ça visite. Ça se fait souvent chasser comme la peste. Lorsque les gens en ont assez de sa présence, ils mettent un chapeau pour le dissimuler. Ça en vient à croire qu’on le trouve laid. Ça vient alors pleurer sur ma tête. Ça défait toute ma coiffure, mais je ne m’en fais plus ; toute mon énergie est dirigée vers Ça.

C’est plutôt rare, mais Ça se montre parfois heureux. Surtout quand Ça a réussi à résister contre l’attaque de la calotte et à gagner contre les Agents Exterminateurs. Ça a développé des trucs pour déjouer Ceux-ci : Ça cache son lieu d’atterrissage ; Ça semble sévir partout à la fois ; Ça signe une alliance avec Ceci ou Cela qui le protège ; Ça permet généreusement à celui qui le reçoit de se reposer… Ça n’a pas voulu me révéler les moyens employés pour demeurer sur mon crâne.

Si d’aventure vous aperceviez Ça trôner sur ma tête, n’en laissez rien apparaître. Ça se réjouit qu’on le remarque, et quand Ça s’excite, Ça saute partout et Ça devient particulièrement douloureux. Ignorez-le ; avec un peu de chance, Ça ira se faire voir ailleurs, pour un temps du moins.

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Les suicidés de la littérature

2 février, 2009

Je ne suis pas supposée mourir aujourd’hui. C’est la semaine de la prévention contre le suicide. Ce n’est pas interdit de mourir, mais disons que c’est mal vu en ce moment. On parlera de moi aux nouvelles, on demandera à mes collègues leurs impressions, et ils diront oh elle avait l’air gentille on n’aurait jamais pensé ça d’elle, sauf une qui avouera qu’elle me trouvait effectivement un air louche, propice au suicide.

Mais quand bien même je refuserais le suicide, la menace est belle et bien réelle. Je crains fort qu’on me retrouve étouffée par un roman d’Echenoz pris en travers de la gorge. Pire : lacérée aux poignets par les pages de Quignard. Peut-être même électrocutée par mon ordinateur. J’irai alors rejoindre les suicidés de la littérature, ces artistes maudits qui ont préféré sauver leur oeuvre plutôt que leur âme. Pas que je m’y ennuierais : il paraît qu’ils passent leur temps à jouer au Cadavre exquis version pornographique.

Ça y est, je crois que le danger est passé pour aujourd’hui. Mais il n’y a pas de risque à prendre : je vais de ce pas brûler toutes les bibliothèques et toutes les librairies. Ce n’est pas la semaine contre la pyromanie, quelle chance.