
Les suicidés de la littérature
2 février, 2009Je ne suis pas supposée mourir aujourd’hui. C’est la semaine de la prévention contre le suicide. Ce n’est pas interdit de mourir, mais disons que c’est mal vu en ce moment. On parlera de moi aux nouvelles, on demandera à mes collègues leurs impressions, et ils diront oh elle avait l’air gentille on n’aurait jamais pensé ça d’elle, sauf une qui avouera qu’elle me trouvait effectivement un air louche, propice au suicide.
Mais quand bien même je refuserais le suicide, la menace est belle et bien réelle. Je crains fort qu’on me retrouve étouffée par un roman d’Echenoz pris en travers de la gorge. Pire : lacérée aux poignets par les pages de Quignard. Peut-être même électrocutée par mon ordinateur. J’irai alors rejoindre les suicidés de la littérature, ces artistes maudits qui ont préféré sauver leur oeuvre plutôt que leur âme. Pas que je m’y ennuierais : il paraît qu’ils passent leur temps à jouer au Cadavre exquis version pornographique.
Ça y est, je crois que le danger est passé pour aujourd’hui. Mais il n’y a pas de risque à prendre : je vais de ce pas brûler toutes les bibliothèques et toutes les librairies. Ce n’est pas la semaine contre la pyromanie, quelle chance.
Il faudrait que tu nous habitues à tes deliriums tremens d’abord. Des sautes d’humeurs ensuite. Un air pâlot, rachitique. Prépares-nous un peu avant. D’ici là, je préfère mettre toutes les chances de mon côté ; je vais te prendre tout des mains : livres, brocheuse, liquid paper, et tout autre objet contondant… On est jamais trop prudent.
C’est toi qui diras aux médias que tu me trouvais un air teinté de suicide, et quand on te demandera pourquoi tu n’as rien fait pour m’en empêcher, tu diras que tu voulais devenir dernière duchesse à la place de la dernière duchesse. Et je deviendrai alors l’avant-dernière duchesse, ce qui est beaucoup moins glorieux.
C’est me prêter de bien mauvaises intentions… Mais si tu me dis que je pourrai ensuite occuper la même place que toi dans le coeur de Roy alors là, peut-être…
mais la semaine prochaine, je ferais gaffe les biblis… méfiez-vous…
D’abord je ne suis pas d’accord avec ta première phrase “Je ne suis pas supposée mourir”. Hélas c’est notre destin, tôt ou tard. Mais bon..
Une petite recommandation de lecture sur le suicide. La première entre comédie et légèreté simple et finalement pas si éloigné du réel. Nick Hornby “A long way down” sans parler de la sensibilité et subtilité de Sylvia Plath “The bell jar”… à vous de voir…
Ayotl : j’aurais dû préciser (c’est maintenant fait) mourir « aujourd’hui ». Et, comme de fait, je ne suis pas morte cette journée-là. J’aurai peut-être l’occasion, avant ma prochaine mort, de lire vos suggestions de lecture. Merci.
Je trouve que la fin de ton texte est remplie d’espoir (à tout le moins pour les suicidaires), précisément parce que la narratrice a un but quelconque à accomplir dans un futur immédiat, ce qui n’est pas peu dire. Dieu sait à quel point cela est important pour convaincre quelqu’un de ne pas attenter à ses jours (enfin pas trop tôt).
Tu pourrais soumettre ce texte pour qu’il soit le témoignage officiel de la semaine de prévention du suicide : on pourrait l’afficher sur les panneaux-réclames des autobus et dans l’agenda des étudiants des 2è et 3è cycle de l’Université (Laval en particulier).