
Quand imaginer, c’est se suicider
11 mars, 2009« Il arrive que le monde nous fatigue. […] Parfois, nous le trouvons trop compliqué. […] Parfois, nous éprouvons le sentiment d’être étrangers en lui. Entre lui et nous, ça ne va pas. Entre lui et nous, c’est l’absurde. […] Nous souffrons de n’avoir qu’un seul trop grand monde à notre disposition, pas à notre avantage. Il nous joue un spectacle dont nous ne sommes pas le héros principal. Il nous déçoit. Quand la souffrance va trop loin, nous saisit le désir intense d’en finir. Nous voulons disparaître parce que le monde ne ressemble pas assez aux autres mondes que nous rêvons d’habiter.
[…]
[Les sciences et les philosophies ont beau nous expliquer ce qu’elles peuvent, nous souffrons d’une insatisfaction essentielle.] Ou le monde ne parle pas la langue que nous pourrions entendre. Ou nous parlons une langue qui ne trouve pas en lui son répondant. Les bienheureux qui sont contents de leur sort nous paraissent bizarres, saugrenus. Nous n’arrivons pas à croire qu’ils aiment vivre. Dans tous les cas, nous appelons un autre monde plus conforme à nos espérances. Ne trouvant pas dans le monde un monde aimable, nous l’inventons. C’est le point de départ de l’imaginaire. »
(Pierre-Yves Bourdil, Les autres mondes. Philosophie de l’imaginaire, 1999)
D’où que :
- l’écriture d’une fiction naît de cette double exigence : celle d’une fuite du réel, combinée à celle d’un espoir en un monde meilleur pour soi (comme si mon monde meilleur était fait d’arrachage de face, de pendaison dans les garderies et de viol bulgare…) ;
- si chacun dessine son propre monde à l’horizon de ses besoins et de ses goûts, nous serons tous seuls dans notre paradis individuel (heureusement : qui voudrait vivre dans mon monde où se trament des complots gynécologiques et des trafics d’oeil humain, même si les fesses de Roy Dupuis s’en donnent à coeur joie ?) ;
- les écrivains sont des suicidés en sursis.
Je veux vivre dans ce monde. Oh, attends : j’y suis déjà.
Paradoxalement, c’est seulement dans ce monde insatisfaisant que nous pouvons en créer d’autres. Vivement la création d’autres mondes dans ce monde ! Alors j’aime ce monde qui permet d’en créer d’autres…
C’est connu : “tout” naît du manque. Aussi faut-il être reconnaissant que ce monde soit si imparfait (Daniel Bélanger l’a si bien chanté).