Archives pour septembre 2009

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Hitler, lesbienne ?

28 septembre, 2009

Et si le Père Noël était noir ? Et si Dieu était une femme ? Dès mon plus jeune âge, j’ai été conduite à remettre en question mes préjugés, par rapport à des choses aussi fondamentales que la nationalité du Père Noël et le sexe de Dieu. Quand même. À 8 ans. Pas étonnant que ma vie soit, depuis, guidée par une incertitude maladive. Je me raccrochais néanmoins à un fait avéré, un seul : Hitler était un homme. Une moustache, de l’autorité, un penchant pour les blondes aux yeux bleus : c’était un homme, assurément. Mon angoisse avait dès lors diminué. Chaque soir je m’endormais paisiblement sur cette conviction, laquelle m’accueillait de l’autre côté de la nuit comme une bouffée d’optimisme pour la journée. C’est le seul repère qui avait échappé à la postmodernité. J’avais de nouveau espoir en l’avenir.

Jusqu’à ce que certaines rumeurs laissent entendre que Hitler serait une femme. Âgée entre 20 et 40 ans au moment de sa mort. Sa naissance en 1889, sa sexualité, ses relations intimes et interpersonnelles, ses habits de petit soldat, son unique couille, son suicide viril : c’est toute sa vie – et, par le fait même, la mienne – qui est remise en question par de récentes découvertes. Hitler, un travesti ? Un transsexuel ? Un hermaphrodite ? Une lesbienne ? Un agent secret ? Si sa génétique est suspecte, toute sa personne le devient, toute certitude que l’on pouvait avoir à son égard. Hitler, un nain ? Un cul-de-jatte ? Un prêtre ? Un barreau de chaise ?

De la même façon que la perspective d’un Père Noël noir a donné lieu à une variation infinie de dessins, on peut compter que, dans les années à venir, la fragilisation du statut de Hitler stimulera l’imagination de la jeune génération. Le jour n’est pas loin où mon enfant, au retour de la maternelle, me tendra son chef-d’oeuvre en me disant : “Regarde maman, j’ai peint Hitler, la femme bionique”.

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Je suis une écrivaine japonaise

26 septembre, 2009

J’ai eu l’intelligence d’écrire sur Nelly Arcan avant sa mort suicidée. En fait, pas tant « écrire sur » que écrire Nelly Arcan, simplement. Une référence presque gratuite qui a valu à mon Lointain intérieur de connaître une hausse substantielle de visites, sans même m’être prostituée à lire son œuvre – ou ce qu’il en reste, plutôt. Car, maintenant que l’ « écrivaine » a réalisé « le suicide, le désir de mort, la détestation du monde, la détestation de soi » qui caractérisaient son travail de fiction (Odile Tremblay, Le Devoir), celui-ci s’aplatit pour devenir bêtement un appel au secours lancé dans le réel. Cette manie de toujours lire à partir de la fin, réorganisant, voire altérant les événements à la lumière d’un dénouement qui fixerait un sens à l’ensemble. Comme si cette façon de se donner la mort n’était pas l’aboutissement d’une existence ou d’une pensée chaotique, aussi réfléchi l’acte soit-il.

D’ailleurs, ce serait parce qu’il réfléchit trop que l’artiste mettrait fin à ses jours, victime d’une surconscience aiguë des choses qui le paralyse. « Nombreux sont les écrivains à avoir choisi le suicide. À croire que la lucidité, la pensée individuelle, l’angoissante quête d’une vérité éternellement fuyante, traquée en idées, en mots, ouvraient souvent ses portes sur un inaccessible absolu. […] Ajoutez au tableau des motifs possibles de désespoir né sur le terreau de l’enfance, que la littérature ne saurait apaiser, la mort de Dieu, le poids de la liberté, la lucidité trop grande, ce maître mot, le refus de dormir sur terre parmi les somnambules. » (Odile Tremblay, Le Devoir) D’un côté, donc, explorer sa liberté, apprendre à penser par soi-même, repousser les limites de la plate réalité, au risque de perdre pied. De l’autre, vivre comme un somnambule. Seulement pour continuer à vivre. Comme si ceux qui n’en arrivaient pas à poser le geste fatal se complaisaient dans le leurre, volontairement ou non. Étrange alternative à un suicide que l’on cherche à dramatiser.

Ce qui est dramatique dans le hara-kiri de Nelly Arcan – du moins pour ceux qu’elle laissait indifférents -, c’est de condamner la fiction à n’être qu’une expression du réel. Celle qui écrit ici Je suis suicidée ou qui s’évertue à renouveler l’art du suicide devient ainsi susceptible d’être contactée en panique par le Centre de prévention contre le suicide. Raccourci facile, alimenté par des destins comme ceux de Nelly Arcan et Hubert Aquin, qui font mauvaise presse à ceux qui usent du mot tabou. Or, Magritte l’aura compris : ceci n’est pas un suicide.

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Viv au bar

20 septembre, 2009

Viv buvait sa cinquième bière, quand l’homme s’approcha, la regarda langoureusement et lui dit d’une voix basse et pâteuse : «Donne-moi ton numéro de téléphone. Je ne sais pas pourquoi, j’ai envie de t’appeler. Je vais le faire. »

Viv se défendit aussitôt.

- Voilà, vous m’appelez si vous voulez, mais si ce n’est pas possible, tant pis. Je vous donne mon numéro, comme ça, à tout hasard, mais ne vous sentez pas obligé. Je serai contente si vous m’appelez, mais je serai aussi contente que vous ne m’appelez pas, ou que vous en appelez une autre. Naturellement, je répondrai avec bonne humeur si vous m’appelez. Ce sera une belle surprise, je ne le nie pas. Avoir su, je vous aurais donné mon numéro avant que vous ne me le demandiez pour vous permettre de connaître le plaisir d’être appelé, ou pas. De toute façon je vais attendre à côté du téléphone.

L’homme la fixe, le regard vitreux. Viv se trouve atrocement gênée. Elle garde les yeux baissés sur sa bière. Il lui dit : « Suis-moi, embrassons-nous comme des bêtes. »

Viv se défendit aussitôt.

- Je veux bien vous embrasser, j’en ai très envie même, mais je ne veux surtout pas que vous vous sentiez obligé de me rappeler par la suite. Ce soir, on s’amuse, on s’embrasse, je vous donne mon numéro de téléphone parce que vous me le demandez, mais n’y voyez aucune pression de ma part. Vous m’avez demandé de vous embrasser, je l’ai fait spontanément, sans attente, enfin… je vais vous embrasser encore si vous me le demandez. Je ne suis pas ivre.

L’homme lui caresse le dos. Viv se sent de plus en plus gênée. Comme elle s’apprête à l’embrasser encore, il lui dit : « Je ne peux pas aller chez toi. J’ai une femme et une fille qui m’attendent à la maison. »

Viv se défendit aussitôt.

- Voilà, je sais. Je ne voulais pas vraiment vous inviter. En fait, si, pour que vous vous sentiez à l’aise, mais je n’en avais pas réellement envie. Vous m’avez demandé de vous embrasser, je l’ai fait, j’ai cru que vous me demanderiez de coucher avec vous, je l’ai suggéré pour vous enlever le fardeau de la demande.  Tant mieux si l’idée ne vous plaît pas. Ça n’a aucune importance pour moi. Et puis mon frère dort chez moi. Mais vous savez que ce n’aurait été qu’une question de sexe. Je ne pensais pas à davantage.

L’homme regarde ailleurs. Viv souffre le martyr. Il ne lui dit rien.

Viv se défendit néanmoins.

- Ça ne veut rien dire pour moi. Je vais m’en remettre difficilement et je vais y penser souvent, mais ça n’a aucune importance. C’est seulement le genre de situation dont on se souvient, voilà. Il ne faut pas s’en faire avec ça. Vous m’appelez ou vous ne m’appelez pas. À votre guise. Aucune attente.

Quand Viv lève les yeux, l’homme n’est plus là. Le barman se trouve maintenant devant elle. « Allons, explique-toi clairement. Pourquoi fais-tu fuir mes clients ? Quelle perte d’argent pour mon bar ! » Et il montrait la salle que tous les hommes avaient quittée en hâte. « Ça va chauffer, je te préviens. Tu ne remettras plus les pieds ici, c’est certain. »

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Pas plus fous que les Croates

17 septembre, 2009

Finalement elle avait raison. J’étais suicidée. Mais comme si on ne suicidait qu’une fois. J’ai suicidé à neuf reprises jusqu’à présent. Je veux suicider autant de fois qu’il le faudra pour figurer dans le livre des Records Guiness. Mon agente, qui est très branchée dans le milieu suicidal, me dit que le record est tenu par un Croate : 63 suicides! Il faut dire qu’en Croatie, il existe un programme sports-arts-études qui offre l’apprentissage suicidien. En matinée, les élèves se familiarisent avec les différentes techniques de suicider ; il paraît qu’il se publie sur le sujet un ouvrage par jour depuis 91 ans, depuis, en fait, que la Croatie a inventé le noeud coulant! (selon la légende populaire) De tels best-sellers ont évidemment été, pour la plupart, transposés au grand écran (Les ustensiles, c’est pas juste bon pour cuisiner!, Mille et un moyens pour attraper la AH1N1…). Certaines journées, les leçons sont entrecoupées d’activités artistiques, où il s’agit d’exprimer sa suicidité, que ce soit par le scrapbooking, la danse, les ombres chinoises ou le théâtre de marionnettes. Les meilleures performances sont toujours présentées au spectacle de Noël, devant toute la famille fière de leur petit(e) suicidé(e) en devenir. L’après-midi est réservé à l’entraînement de la suicidation : s’étouffer avec un filet de badminton, se planter un javelot dans le crâne, ingurgiter un ballon de soccer, tourner sur soi-même jusqu’à en vomir ses tripes – littéralement. Ce n’est là qu’un aperçu des nombreuses disciplines, dont la plupart sont tenues secrètes pour assurer à la Croatie la supériorité dans le domaine du suicidement. Chose certaine, ce programme, qui s’intensifie avec les années, est extrêmement populaire. Normal : la Croatie profite d’une longue tradition suicidatoire qui se transmet de suicidant en suicidé. Le défi est de taille car ici, c’est un art fort méconnu, et les commanditaires se font rares. Pourtant, on n’est pas plus fous que les Croates.

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Une certaine vie idéale

16 septembre, 2009

J’ai toujours voulu être un grand brûlé. Pas n’importe lequel : le rescapé d’un incendie qui aurait été volontairement allumé par mon propre père. Si je voulais d’une autre vie, c’est celle-là que je choisirais, enfilant un masque de peau informe qui cacherait l’être humain que j’ai pu être. Me sentir comme une marionnette désarticulée, cousue à partir d’un divers de matériaux et de tissus dont il vaudrait mieux ne pas questionner l’origine. Mi-cadavre, mi-animal, assurément. Du crin de cheval en guise de touffes de cheveux. Des yeux agrafés pour éviter qu’ils ne tombent des orbites agrandis par la peur. Quelques crevasses pour rompre la monotonie d’un visage du reste déformé par un dentier mal ajusté. De la cire fondue comme lèvres, figées dans une grimace et maquillées pour ajouter à l’imposture. Un corps asexué sur lequel le temps n’aurait plus d’emprise, si ce n’est qu’il serait trahi par une voix fluette d’enfant, la voix que j’avais lorsque ma vie s’est arrêtée dans l’incendie. Tous des artifices pour montrer ma mort en spectacle. Pour mieux aller parader à la télévision en heure de grande écoute, pour narguer ceux qui me pleurent. Voilà comment j’aimerais finir mes jours, oui, comment j’aimerais que l’on se souvienne de moi.

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L’illusion collective

13 septembre, 2009

C’est fini : je n’aime plus les morts. Je veux dire : je n’aime plus ceux qui meurent. Ou, plutôt : je n’aime plus la mort, celle qui fait mourir. Il est difficile de parler de la mort, d’en parler en termes justes ; il faudra excuser les hésitations, les approximations, les maladresses. Mon manque de pudeur, surtout, qui ne sied pas à l’adulte qu’il faut être. L’adulte qui accepte la mort parce qu’ainsi va la vie, c’est comme ça. Elle fait partie de la réalité des choses. On ne peut rien y changer. Du reste, elle fait devenir plus adulte ; c’est bien, faire preuve de maturité. On n’apprécie pas ceux qui n’agissent pas conformément à leur âge. Ainsi donc la mort existe, elle arrivera inexorablement. Mais on ne m’a pas demandé mon avis. Un jour, from nowhere, la mort est arrivée. J’ai compris, en fait, qu’il s’agissait de la mort, car on ne m’a rien expliqué, ni avant ni après. J’en ai déduit qu’elle s’imposerait toujours comme ça : fatale et fatalement. Comme une mauvaise surprise, me laissant incrédule à la fois devant la surprise et devant son extrême mauvais goût. Sans compter l’arrière-goût qui, durable et puissant, te fait grimacer aux larmes à intervalles irréguliers mais indéfiniment, visiblement. Or je n’ai plus envie de croire à la mort. Elle ne me sert à rien, elle ne me sert en rien. Qui sait si elle n’est pas une illusion collective, le résultat d’une croyance universelle dont la mort tire son pouvoir d’exister. Qu’elle cesserait d’advenir si on n’y accordait plus de crédit, suivant l’idée selon laquelle ce qu’on ne voit pas n’existe pas, ce qu’on ignore demeure virtuel. Alors voilà, j’arrêterai d’y croire, parce que je n’en retire aucun plaisir. À moins que, peut-être, il s’agisse de quelqu’un que je n’aime pas. Mais là encore, le mal-aimé de l’un est le favori de l’autre. Si l’on acceptait néanmoins la mort des honnis (une idée sur laquelle je reviendrai peut-être ultérieurement), il faudrait d’abord vérifier qu’ils ne sont appréciés de personne, absolument personne. Après quoi ils mourraient sans susciter le moindre regret. Autrement la mort est inutile. Bravo, elle nous apprend que rien ne nous est acquis, que la vie est fragile, qu’il faut chérir nos proches, qu’il est essentiel de s’accorder du temps de qualité, ici et maintenant. Je le savais déjà. Fallait-il donc qu’il meure quand même?

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C’est pas parce qu’on a tué une petite qu’on veut pas un grand (au contraire, même)

8 septembre, 2009

Elle n’a plus de cou. Après 50 ans de fausses notes, forcément, son cou s’est aplati, la tête toujours rentrée dans les épaules pour se boucher les oreilles, mine de rien. Résultat: elle a rapetissé au fil des années. Si bien que, aujourd’hui, je lui ai offert de tout quitter pour s’installer confortablement au fond de ma poche. Le temps de composer une symphonie de démission et nous étions parties.

Seulement voilà: à ce point minuscule, j’ai fini par l’écraser de mauvais souvenirs et d’élans de désespoirs. Déjà qu’elle n’avait plus de cou ; ses épaules se sont affaissées jusqu’aux talons. Morte écrapoutie, ma fée gardienne.

Je suis maintenant à la recherche d’un géant sur les épaules duquel je pourrai m’asseoir.

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Archives de la Journée Internationale de la Fiction

4 septembre, 2009

Quand je disais que hier était la Journée Internationale de la Fiction : « Naked man jumps off fourth plinth ».

Vous remarquerez que ni lui ni le poulet n’ont été blessés. Aucune conséquence fâcheuse : c’est maintenant prouvé.

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Ma chère Fiction, c’est à ton tour de te laisser parler d’amour

3 septembre, 2009

Je me suis arraché l’oeil. C’était la Journée Internationale de la Fiction ; j’entendais bien en profiter.

[Pour ceux qui l'ignorent, aujourd'hui avait lieu la 3019e Journée Internationale de la Fiction (JIF). Les lois de la réalité sont alors déboulonnées. Tout devient permis, possible, réalisable - vrai. On peut agir en toute impunité, en toute folie, sans aucune restriction ni conséquence fâcheuse. Cela dit, cette liberté ne dure que 24h, et la majorité n'en garde pas le moindre souvenir. Aussi existe-t-il des archives de la JIF, lesquelles comptabilisent les expériences tentées par les gens. Un homme aurait ainsi marché sur les eaux ; un autre sur la lune. Un groupe a dépecé un extra-terrestre ; un autre a préféré monter à bord d'une soucoupe volante. Certains ont récupéré le Saint-Graal ; d'autres ont chassé les moulins à vent. Dans les dernières années, nombreux sont ceux qui ont voulu, notamment : noyer un nain, aimer la vie, rédiger une thèse en une soirée, enchaîner les élections, connaître le sens de l'existence, croire en l'amour, creuser jusqu'en Chine, réaliser la souveraineté de son coin de pays.]

Moi, je l’ai dit, je me suis arraché l’oeil cette fois. Je l’ai tenu dans ma main droite, que j’ai levée vers le ciel, jusqu’à ce qu’elle touche à celui-ci. Je voulais voir ce qui se passait du côté de la Californie. Le décalage horaire ne me permettait pas de m’y rendre : la Fiction n’était pas encore opérante là-bas, il était trop tôt. Il y avait beaucoup d’agitation. Tellement que, finalement, j’ai préféré ne pas m’attarder. Le cirque médiatique s’acharnait sur l’homme invisible ; j’en avais marre.

Au terme de cette Journée Internationale de la Fiction, je me suis résolue à écrire la meilleure histoire de tous les temps. Un chef-d’oeuvre dont nul ne se souviendra demain.

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Welcome home

2 septembre, 2009

Décalage horaire oblige, je serai brève.

Entre Athènes, Londres et Québec, il y a tout un océan de larmes.

Heureusement que, de l’Abititi à Québec, les fesses de Roy Dupuis sont au rendez-vous pour m’assécher.

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This is it

1 septembre, 2009

On avait l’habitude de compter le nombre de personnes qui s’évanouissaient. Ça nous faisait rêver. Des rumeurs circulaient à l’effet que ces personnes se réveillaient à l’arrière-scène et avaient alors la chance de le rencontrer. On prétendait même que certains feignaient l’évanouissement pour en vérifier la véracité. Je voulais en être.

Je me suis souvent exercée dans mon salon. J’insérais la cassette VHS dans le magnétoscope (c’était le vingtième siècle), j’appuyais sur play, j’augmentais le son, je tamisais les lumières – tout ça, moins pour l’effet que parce que la qualité de la vidéo était à ce point mauvaise qu’on n’y voyait rien si la lumière se réflétait sur la télévision et qu’on n’entendait que dalle si le volume n’était pas dans le piton. Et encore. Je prenais soin aussi de monter le thermostat au maximum pour favoriser les étourdissements. Tant mieux si j’avais pu jeûner tout le jour – comme lui, je m’astreignais à un régime liquide à l’occasion, agrémenté de quelques sucreries – scrupuleusement notées dans mon journal intime – pour m’encourager. L’écran de 20 pouces demeurait noir une minute ou deux. Puis la foule se dessinait, s’entendait, se palpait. Déjà la fébrilité faisait quelques victimes. Je les plaignais, car elles étaient évacuées avant même qu’il ne monte sur scène. Too bad.

Mais il ne montait pas sur scène. Il bondissait, littéralement, dans une explosion d’étincelles – dont il n’avait plus peur, visiblement, puisqu’il restait longtemps, très longtemps immobile, en dépit de. Il était là, stoïque, à emmagasiner toute l’énergie que le public en délire et en larmes lui garrochait en plein visage. Je l’admirais. Crime que je l’admirais, avait précisé la jeune rebelle en moi avec tout son fiel.

Il tournait la tête à gauche, d’un coup sec. Il retirait ses lunettes fumées lentement. Il tournait sur lui-même ; le spectacle était lancé – sur la scène de l’ampithéâtre, mais il ne fallut pas attendre longtemps pour qu’il se déplace du côté de la scène publique. Un spectacle: voilà ce que ce fut, là aussi.

J’attendais que la fille en chaise roulante s’évanouisse – on les voyait, elle et son fauteuil, être trimballés au-dessus de la foule. Je voulais être cette fille. Je me disais: forcément, parce qu’elle est handicapée, elle se mérite un ticket aller simple vers les coulisses. Mais rien à faire: je n’ai pas davantage réussi à perdre connaissance qu’à devenir handicapée.

C’est donc, hélas, en bonne santé que j’ai assisté à son retour sur scène, ce soir. Qu’importe: s’il avait fallu que je ne perde qu’une seconde de ce spectacle auquel je rêve depuis l’époque où j’essayais de déchiffrer son image sur la copie VHS. Encore que c’était au tour des larmes de me brouiller la vue. Je ne l’ai pas moins trouvé magnifique.

Il a souri.