« J’écris de manière à ce que le lecteur ne sache jamais si on se fout de lui ou non. »
Gustave Flaubert

« J’écris de manière à ce que le lecteur ne sache jamais si on se fout de lui ou non. »
Gustave Flaubert

Le 29 octobre 1959 paraissaient les premières aventures d’Astérix. Le Gaulois célèbre donc aujourd’hui son cinquantième anniversaire. Pour l’occasion, Uderzo publie un 34e album, L’anniversaire d’Astérix et d’Obélix – Le livre d’or. Des rumeurs veulent que ce dernier opus raconte la dépendance d’Astérix à la potion magique, dépendance qui lui coûtera la vie.
La dernière bataille contre les Romains remonte à 8 ans (Astérix et Latraviata, 2001). Si Astérix s’ennuie de ces affrontements, il en a profité pour s’occuper autrement – en déménageant à Lutèce pour un temps, en assistant à des galas, en suivant des cours de chant avec Assurancetourix, en élevant des sangliers, en combattant des extraterrestres (Le ciel lui tombe sur la tête, 2005). Il envisage maintenant d’écrire des tragédies, de les interpréter et de les mettre en scène.
Mais voilà : il ne se passe pas une journée sans qu’on ne l’aborde pour lui signifier ses anciens succès ; à la case 29, des habitants du Nord ont parcouru des milles pour qu’il leur autographie un menhir. On le presse d’en découdre de nouveau avec les Romains. Son coeur balance entre sa première passion et ses nouveaux projets. Il demande conseil auprès de Panoramix, qui lui suggère un ultime affrontement avant de se retirer. Soit : il annonce sur la place du Village qu’il affrontera les Romains dans quelques mois, le temps d’apprendre de nouvelles techniques de combat pour rendre sa retraite plus glorieuse.
Il s’entraîne quotidiennement ; on le voit entre autres soulever Obélix et courir avec Idéfix (mais se garder de déraciner des arbres). On n’en saura pas davantage : Uderzo adopte le point de vue des villageois, qui n’ont pas accès au terrain de pratique. Chose certaine, Astérix rentre chez lui de plus en plus épuisé ; les plumes de son casque trainent mollement derrière lui. Sa ration habituelle de potion magique ne semble plus suffisante. Il s’en ouvre à Panoramix, qui accepte d’augmenter sa dose, la réputation du village reposant sur la victoire du Gaulois. Le druide en profite aussi pour lui préparer d’autres conconctions – contre la douleur, la fatigue, l’anxiété, notamment. Astérix s’enfile potion après conconctions, de façon de plus en plus systématique.
Les rumeurs en révèlent peu sur la suite des choses sinon que, à la fin, Astérix meurt subitement d’une surdose et d’un mélange de potions diverses. Celles-ci auront eu raison de l’irréductibilité du Gaulois. Les circonstances entourant son décès demeurent nébuleuses. Certains lecteurs (mais ont-ils lu le dernier album en question?) affirment que les Romains auraient manigancé pour mener Astérix à cette extrémité, en alimentant anonymement Panoramix en ingrédients généralement difficiles à trouver pour la préparation de la potion magique. D’autres pensent que la faute revient aux villageois, qui le poussaient à performer au-delà de ses forces pour l’honneur des siens. Qui sait, même, si ce n’est pas Obélix qui n’a pas été corrompu par quelque devin (mais pour quel motif?)?
Certes, la mort d’Astérix a de quoi surprendre. Mais, à 82 ans et à raison d’un album au 4 ans, on peut penser qu’Uderzo signe ici sa fin et, conséquemment, celle du héros.

J’ai voyagé de Glasgow à Los Angeles aujourd’hui. Journée épuisante, qui se terminera dans un monde qui aurait pu exister, si la Grèce n’avait pas eu lieu.
D’un aéroport à l’autre, j’ai capté des bribes de vies en mouvement, sauf une.
Tant de silence et de silences.
Dormir.

Tant qu’à rêver être quelqu’un d’autre : un vieil homme aux cheveux mi-longs blancs, portant la barbiche blanche et la moustache noire ; caché derrière un fedora – blanc ou beige, selon l’humeur ou la lumière du jour – et des lunettes fumées ; une canne à une main, un cellulaire à l’autre. Je n’existerais pas autrement qu’assis sur une chaise, seul, à regarder ailleurs.

Une autre vie que j’aimerais squatter, c’est celle d’un médecin noir bedonnant accusé d’homicide involontaire. Je voudrais qu’on se réveille en pleine nuit pour me haïr, qu’on me crache au visage, qu’on m’insulte jusqu’à en vomir de rage. Les lettres de menace afflueraient ; je les lirais au petit-déjeuner, devant mon épouse qui serait restée à mes côtés pour jouir de ma misère. Mes enfants, de même, me traiteraient en paria. Je passerais mes journées dans l’obscurité, derrière des fenêtres placardées pour éviter de périr sous une balle perdue. Les médias, indécrottables, camperaient sur le seuil. Sur toutes les tribunes, ils baveraient mon incompétence, jongleraient avec mon intégrité, m’épingleraient en Commandeur. Pour ma défense, je me rabattrais sur Dieu et sur le triomphe de la vérité. Je demanderais qu’on me fasse confiance, sans donner d’autre raison. Ma voix de falsetto deviendrait une énième arme pour mes détracteurs : on me dirait louche, coupable, gai. Une face de bat, une face à fesser dedans jusqu’à ce qu’il ne lui reste plus rien d’humain, à l’image du crime commis. Mais qu’importe l’horreur que j’incarnerais ; pour plusieurs, un tel sort semble néanmoins, au final, plus enviable que celui d’être roi.

C’est la même chose que pour les aliments : les relations humaines ont, elles aussi, une date de péremption qu’il vaut mieux respecter pour notre santé.

Si le téléphone sonnait si souvent au milieu de la nuit, c’était pour annoncer la mort. Je laissais la boîte vocale prendre le message. Il serait toujours trop tôt pour l’apprendre. Des voix qui remplissaient le silence éternel d’un autre. J’écoutais les mots en boucle au déjeuner, ces mots rendus ridicules par la distorsion d’un appareil cheap. Cet effet d’irréalité était chaque fois jugulé par le laconisme de l’interlocuteur : il est mort, puis une hésitation – car comment enchaîner après la fin. Sinon en pleurant, des années. La boîte vocale débordait.
Aujourd’hui, quand le téléphone sonne au milieu de la nuit, c’est pour annoncer une certaine vie. Celle de la débauche. Je réponds dès la deuxième sonnerie. Il serait toujours trop tard pour l’apprendre. Je dis oui oui oui, à qui, à quoi. Comme si je ne voulais pas mourir seule en pleine obscurité, qu’on enregistre ma mort sur la boîte vocale de la solitude. Je choisis plutôt l’autre mort, la petite, celle qui vous va apparemment si bien. Mais c’est du pareil au même, finalement ; il y a bien quelqu’un qui meurt ces nuits-là, et c’est forcément triste.