J’ouvre une bouteille de vin, avec l’intention de passer au travers. Un homme que je ne connais pas a souffert d’un sarcome au visage il y a plus d’un siècle. On dit qu’une partie de la mâchoire lui a été retirée. Je crains d’apprendre qu’il en est mort. Car je sais qu’il meurt bientôt, puis son épouse, peut-être du cancer a-t-on raconté ailleurs, toujours est-il qu’il restera finalement cinq orphelins, dont au moins deux se suicideront plus tard. Après, après, il y aura bien quelqu’un pour les recueillir, quelqu’un pour leur inventer des histoires de pirates et d’enfants éternels, mais les cinq orphelins, moins les deux qui ne seront plus ni orphelins ni rien, ne cesseront-ils pas d’y croire lorsqu’ils ne seront plus éternels, et ne regretteront-ils pas la réalité qu’ils ont été forcés de fuir? Et alors, que restera-t-il du bon samaritain, n’en mourra-t-il pas à son tour, de ce mépris et, je le soupçonne, de l’opprobre public?
Voilà ils sont devenus orphelins alors que j’en étais à la moitié de la bouteille, une autre gorgée et le mépris déjà sévissait contre ce samaritain que je ne connais pas plus que l’homme au sarcome. Pourtant j’entends ses plaintes, ses cris, ses gémissements, ses soupirs, ses râlements, s’en vient le silence de mort, puis les pleurs, les miens et les siens, on a le droit de pleurer sa propre mort, mais seulement si on a toujours sa voix. C’est bien la sienne, on le sait, on a des preuves ; j’en connais d’autres qu’on ne connaît plus, et cela aussi c’est bien triste, allez.
Contre la mort il y aura toujours l’imaginaire, c’est ce que le samaritain tentera sans doute de léguer aux orphelins, mais personne n’est à l’abri, les plus grands artistes nous écorchent par leurs oeuvres trop belles et par leurs morts trop injustes, et moi je vide la bouteille pour tous ces morts que je ne connais pas, à commencer par cet homme au sarcome. Santé, genre.
Une réponse à L’homme au sarcome