J’ai eu l’intelligence d’écrire sur Nelly Arcan avant sa mort suicidée. En fait, pas tant « écrire sur » que écrire Nelly Arcan, simplement. Une référence presque gratuite qui a valu à mon Lointain intérieur de connaître une hausse substantielle de visites, sans même m’être prostituée à lire son œuvre – ou ce qu’il en reste, plutôt. Car, maintenant que l’ « écrivaine » a réalisé « le suicide, le désir de mort, la détestation du monde, la détestation de soi » qui caractérisaient son travail de fiction (Odile Tremblay, Le Devoir), celui-ci s’aplatit pour devenir bêtement un appel au secours lancé dans le réel. Cette manie de toujours lire à partir de la fin, réorganisant, voire altérant les événements à la lumière d’un dénouement qui fixerait un sens à l’ensemble. Comme si cette façon de se donner la mort n’était pas l’aboutissement d’une existence ou d’une pensée chaotique, aussi réfléchi l’acte soit-il.
D’ailleurs, ce serait parce qu’il réfléchit trop que l’artiste mettrait fin à ses jours, victime d’une surconscience aiguë des choses qui le paralyse. « Nombreux sont les écrivains à avoir choisi le suicide. À croire que la lucidité, la pensée individuelle, l’angoissante quête d’une vérité éternellement fuyante, traquée en idées, en mots, ouvraient souvent ses portes sur un inaccessible absolu. […] Ajoutez au tableau des motifs possibles de désespoir né sur le terreau de l’enfance, que la littérature ne saurait apaiser, la mort de Dieu, le poids de la liberté, la lucidité trop grande, ce maître mot, le refus de dormir sur terre parmi les somnambules. » (Odile Tremblay, Le Devoir) D’un côté, donc, explorer sa liberté, apprendre à penser par soi-même, repousser les limites de la plate réalité, au risque de perdre pied. De l’autre, vivre comme un somnambule. Seulement pour continuer à vivre. Comme si ceux qui n’en arrivaient pas à poser le geste fatal se complaisaient dans le leurre, volontairement ou non. Étrange alternative à un suicide que l’on cherche à dramatiser.
Ce qui est dramatique dans le hara-kiri de Nelly Arcan – du moins pour ceux qu’elle laissait indifférents -, c’est de condamner la fiction à n’être qu’une expression du réel. Celle qui écrit ici Je suis suicidée ou qui s’évertue à renouveler l’art du suicide devient ainsi susceptible d’être contactée en panique par le Centre de prévention contre le suicide. Raccourci facile, alimenté par des destins comme ceux de Nelly Arcan et Hubert Aquin, qui font mauvaise presse à ceux qui usent du mot tabou. Or, Magritte l’aura compris : ceci n’est pas un suicide.
