Archive de la catégorie «L'Encyclopédie»

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Quand sonne le glas

26 novembre, 2009

La rafale m’a déposée dans le cimetière qui surplombe la ville. J’ai trébuché sur quelques corps qui, voyageant de la même façon, s’étaient fracassés la tête sur une pierre tombale. La force de l’impact avait fait tomber certaines d’entre elles. Je pouvais voir les fantômes des gens enterrés sous ces pierres s’affairer à les redresser, alors que les nouveaux spectres tentaient de les leur voler, sous prétexte que qui trouve garde. Une autre bourrasque les envoya valser ailleurs. Ils passaient leur mort à danser.

Au détour d’une allée, j’ai croisé Peter Pan et E.T., main dans la main. Ils ont figé. J’ai craint d’avoir forcé leur intimité. Ils se sont jetés sur moi et m’ont chatouillée jusqu’à ce que mes hurlements joyeux rameutent les hyènes. Elles souhaitaient rigoler avec nous ; le processus de putréfaction des corps ne les amusait plus autant. J’aurais voulu rire avec elles, mais je ne savais pas comment divertir des hyènes. Je suis disparue derrière la pluie.

L’âme de mes jambes commençait à me quitter. Si le vent ne m’emportait pas hors de ce cimetière, mes jambes allaient mourir. J’ai pensé à Kenny ; il avait dû pleurer lorsque ses jambes avaient cessé de respirer. Peut-être qu’il allait me prêter son skate si le malheur me frappait. Peut-être qu’on allait rouler ensemble, main dans la main, comme Peter Pan et E.T. J’ai versé une larme : nos mains seraient occupées à nous propulser. Il fallait que mes jambes survivent.

Une goutte d’eau, qui était la sœur de ma larme versée, a offert de me transporter. Elle s’est déplacée sauvagement, massacrant des parapluies au passage. Je leur criais SORRY, mais ils gisaient au sol, les os brisés, inconscients ou morts ; du reste, je ne suis pas certaine qu’ils auraient compris mes sowi. Je me suis promis de militer en faveur d’un Jour du souvenir des parapluies. La goutte d’eau n’était pas chaude à l’idée.

Une fenêtre a brisé notre élan. La goutte a éclaté en mille morceaux ; les éclaboussures ont amorti l’impact de mon corps. Au loin, je pouvais voir encore le cimetière. La mort dominait la ville ; il était temps que je lui tourne le dos.

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Pas plus fous que les Croates

17 septembre, 2009

Finalement elle avait raison. J’étais suicidée. Mais comme si on ne suicidait qu’une fois. J’ai suicidé à neuf reprises jusqu’à présent. Je veux suicider autant de fois qu’il le faudra pour figurer dans le livre des Records Guiness. Mon agente, qui est très branchée dans le milieu suicidal, me dit que le record est tenu par un Croate : 63 suicides! Il faut dire qu’en Croatie, il existe un programme sports-arts-études qui offre l’apprentissage suicidien. En matinée, les élèves se familiarisent avec les différentes techniques de suicider ; il paraît qu’il se publie sur le sujet un ouvrage par jour depuis 91 ans, depuis, en fait, que la Croatie a inventé le noeud coulant! (selon la légende populaire) De tels best-sellers ont évidemment été, pour la plupart, transposés au grand écran (Les ustensiles, c’est pas juste bon pour cuisiner!, Mille et un moyens pour attraper la AH1N1…). Certaines journées, les leçons sont entrecoupées d’activités artistiques, où il s’agit d’exprimer sa suicidité, que ce soit par le scrapbooking, la danse, les ombres chinoises ou le théâtre de marionnettes. Les meilleures performances sont toujours présentées au spectacle de Noël, devant toute la famille fière de leur petit(e) suicidé(e) en devenir. L’après-midi est réservé à l’entraînement de la suicidation : s’étouffer avec un filet de badminton, se planter un javelot dans le crâne, ingurgiter un ballon de soccer, tourner sur soi-même jusqu’à en vomir ses tripes – littéralement. Ce n’est là qu’un aperçu des nombreuses disciplines, dont la plupart sont tenues secrètes pour assurer à la Croatie la supériorité dans le domaine du suicidement. Chose certaine, ce programme, qui s’intensifie avec les années, est extrêmement populaire. Normal : la Croatie profite d’une longue tradition suicidatoire qui se transmet de suicidant en suicidé. Le défi est de taille car ici, c’est un art fort méconnu, et les commanditaires se font rares. Pourtant, on n’est pas plus fous que les Croates.

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Ma chère Fiction, c’est à ton tour de te laisser parler d’amour

3 septembre, 2009

Je me suis arraché l’oeil. C’était la Journée Internationale de la Fiction ; j’entendais bien en profiter.

[Pour ceux qui l'ignorent, aujourd'hui avait lieu la 3019e Journée Internationale de la Fiction (JIF). Les lois de la réalité sont alors déboulonnées. Tout devient permis, possible, réalisable - vrai. On peut agir en toute impunité, en toute folie, sans aucune restriction ni conséquence fâcheuse. Cela dit, cette liberté ne dure que 24h, et la majorité n'en garde pas le moindre souvenir. Aussi existe-t-il des archives de la JIF, lesquelles comptabilisent les expériences tentées par les gens. Un homme aurait ainsi marché sur les eaux ; un autre sur la lune. Un groupe a dépecé un extra-terrestre ; un autre a préféré monter à bord d'une soucoupe volante. Certains ont récupéré le Saint-Graal ; d'autres ont chassé les moulins à vent. Dans les dernières années, nombreux sont ceux qui ont voulu, notamment : noyer un nain, aimer la vie, rédiger une thèse en une soirée, enchaîner les élections, connaître le sens de l'existence, croire en l'amour, creuser jusqu'en Chine, réaliser la souveraineté de son coin de pays.]

Moi, je l’ai dit, je me suis arraché l’oeil cette fois. Je l’ai tenu dans ma main droite, que j’ai levée vers le ciel, jusqu’à ce qu’elle touche à celui-ci. Je voulais voir ce qui se passait du côté de la Californie. Le décalage horaire ne me permettait pas de m’y rendre : la Fiction n’était pas encore opérante là-bas, il était trop tôt. Il y avait beaucoup d’agitation. Tellement que, finalement, j’ai préféré ne pas m’attarder. Le cirque médiatique s’acharnait sur l’homme invisible ; j’en avais marre.

Au terme de cette Journée Internationale de la Fiction, je me suis résolue à écrire la meilleure histoire de tous les temps. Un chef-d’oeuvre dont nul ne se souviendra demain.

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Le suicide, ce mal-aimé

17 février, 2009

J’ai finalement opté pour la pendaison. En fait, ce n’est pas tant un choix qu’une question de principe à respecter. Je mourrai un jour, et je n’ai aucune excuse pour remettre au lendemain ce que je peux faire aujourd’hui. D’autant que je n’ai rien prévu pour la journée et, pour tout dire, je m’ennuie. Maintenant, au moins, j’ai une activité à l’agenda.

On ne soupçonne pas à quel point la planification de sa mort exige du temps, de l’énergie et une certaine dose de créativité. Certes, les moins consciencieux s’en débarrassent promptement : à peine deux phrases griffonnées sur du papier – Je n’en peux plus. Je suis désolé -, puis une balle dans la tête. Pas mêmes foutus de sortir de leur appartement pour commettre l’acte. Ce sont de tels paresseux qui font une mauvaise presse au suicide. Mon geste réconciliera le public avec la mort. Mon ambition est à la fois politique et esthétique. L’art au service d’une cause : je signe le retour de l’engagement artistique.

Ma performance sera simple mais inventive, instructive mais divertissante pour ces enfants de la garderie où l’événement se produira. En confrontant la jeune génération à la mort, j’espère éradiquer d’emblée la crainte de celle-ci, laquelle ne cesse de nous étreindre jusqu’à la dernière heure. Je leur montrerai qu’elle fait partie du quotidien, qu’elle est présente en tout lieu, et pas seulement au cimetière ou à l’hôpital. La corde à danser qui m’aura étranglée illustrera le côté ludique de la chose, comme quoi on peut sauter de la vie à la mort. La responsable du service de garde s’en servira d’ailleurs comme prétexte pour l’invention d’une nouvelle comptine, celle de la «Reine Élizabeth a été assassinée par…» étant dépassée. Les Patriotes pendus en 1839 en seront les nouveaux héros ; l’histoire québécoise s’imprimera ainsi très tôt dans l’éducation des citoyens de demain. Il faudra aussi insister sur l’esprit d’initiative dont fait preuve celui qui prend en mains le moment de sa disparition. Le désir de leadership et d’entrepreneurship naîtra chez beaucoup d’entre eux ce jour-là.

Le reste de leur journée sera consacré au jeu du Pendu.

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Porteurs de Prothèses dentaires Anonymes

30 décembre, 2008

« Je m’appelle Judith. Je porte une prothèse dentaire. » Une publicité pour Polident. On aurait dit une déclaration d’un P.P.A. – Porteur de Prothèses dentaires Anonyme.

Dans un monde où il faut feindre le naturel et l’authenticité, les handicapés dentaires se sentent isolés et honteux. Même à leur famille, ils n’osent avouer leur dentition artificielle, de crainte d’être reniés ou pointés du doigt. Frustrés dans leur silence imposé, quelques-uns ont donc fondé un groupe de soutien qui se réunit clandestinement.

Les plus téméraires prennent la parole pour admettre leur dépendance. « Bonjour, je m’appelle Monique. » « Bonjour Monique ! » « Je… Je suis une porteuse de prothèse dentaire. » Applaudissements. À la suite de quoi Monique dépose son dentier dans un verre d’eau, signe qu’elle accepte désormais ouvertement sa condition. La lutte n’est pas terminée pour autant. Il lui faut continuer d’assister aux réunions, pour éviter toute rechute. Elle ne sait que trop bien ce qui est arrivé à Gilles le mois dernier : il est mort étouffé par ses deux dentiers du haut, qu’il avait tenté de porter simultanément sans pouvoir se contrôler.

Il est interdit aux Porteurs de Prothèses dentaires Anonymes de côtoyer des dentistes à moins de 100 mètres. Si, après des années d’abstinence, ils se considèrent suffisamment solides, ils peuvent fréquenter de tels cabinets, mais seulement pour y lire les vieilles revues. C’est le test ultime ; s’ils le réussissent, ils reçoivent une vraie dent de lait en récompense de leurs efforts. Ils ont inventé une histoire de fée des dents pour justifier leur commerce illégal de dents d’enfants.

Las de vivre dans le mensonge, ils ont récemment créé une micro-société, un quartier réservé aux détenteurs de prothèses. Aux dernières nouvelles, il est question de tenir des Jeux Olympiques exclusivement pour eux. On parle déjà d’une épreuve de « cracher de dentiers » et  de « lancer du marteau avec les dents ». Un dossier à suivre.