Ceux qui déplorent le peu d’action, voire l’inintérêt des récits du quotidien tiendraient assurément un autre discours si ce quotidien raconté était celui de Michael Jackson.
Archive de la catégorie «littérature»

Un gâteau ironique
31 octobre, 2009« J’écris de manière à ce que le lecteur ne sache jamais si on se fout de lui ou non. »
Gustave Flaubert

Quand imaginer, c’est se suicider
11 mars, 2009« Il arrive que le monde nous fatigue. […] Parfois, nous le trouvons trop compliqué. […] Parfois, nous éprouvons le sentiment d’être étrangers en lui. Entre lui et nous, ça ne va pas. Entre lui et nous, c’est l’absurde. […] Nous souffrons de n’avoir qu’un seul trop grand monde à notre disposition, pas à notre avantage. Il nous joue un spectacle dont nous ne sommes pas le héros principal. Il nous déçoit. Quand la souffrance va trop loin, nous saisit le désir intense d’en finir. Nous voulons disparaître parce que le monde ne ressemble pas assez aux autres mondes que nous rêvons d’habiter.
[…]
[Les sciences et les philosophies ont beau nous expliquer ce qu’elles peuvent, nous souffrons d’une insatisfaction essentielle.] Ou le monde ne parle pas la langue que nous pourrions entendre. Ou nous parlons une langue qui ne trouve pas en lui son répondant. Les bienheureux qui sont contents de leur sort nous paraissent bizarres, saugrenus. Nous n’arrivons pas à croire qu’ils aiment vivre. Dans tous les cas, nous appelons un autre monde plus conforme à nos espérances. Ne trouvant pas dans le monde un monde aimable, nous l’inventons. C’est le point de départ de l’imaginaire. »
(Pierre-Yves Bourdil, Les autres mondes. Philosophie de l’imaginaire, 1999)
D’où que :
- l’écriture d’une fiction naît de cette double exigence : celle d’une fuite du réel, combinée à celle d’un espoir en un monde meilleur pour soi (comme si mon monde meilleur était fait d’arrachage de face, de pendaison dans les garderies et de viol bulgare…) ;
- si chacun dessine son propre monde à l’horizon de ses besoins et de ses goûts, nous serons tous seuls dans notre paradis individuel (heureusement : qui voudrait vivre dans mon monde où se trament des complots gynécologiques et des trafics d’oeil humain, même si les fesses de Roy Dupuis s’en donnent à coeur joie ?) ;
- les écrivains sont des suicidés en sursis.

Je me souviens…
11 février, 2009« Imagining something is better than remembering something. »
(John Irving, The World According to Garp)
Alors là, j’avoue que je ne sais pas.
Du reste, il m’apparaît que les souvenirs sont rarement exempts d’une part d’imagination, laquelle vient combler les vides ou broder autour d’un fait, d’une émotion. Raconter, même un souvenir, même un fait historique, est un geste qui s’abreuve d’imaginaire. Je me souviens…?!!
Un roman qui problématise, justement, cette frontière floue entre imagination et mémoire : L’Acquittement, de Gaétan Soucy (1997). Troublant, vraiment troublant.

« Roman du terroir version trash »
8 février, 2009Je lis : « Tête-Triste intitula son travail Les choses qui auraient pu se pouvoir, mais qui ne se sont pas pu », et je regrette de ne pas y avoir pensé avant l’auteur.
Je lis encore : « Les gens tristes ont souvent plus d’imagination que les autres : ils s’inventent des histoires heureuses qui ne les concernent jamais ». Il faut en avoir une tonne, d’imagination, pour réussir à inventer une histoire heureuse.
(Sébastien Chabot, Le chant des mouches, Québec, Alto, 2007).

Aristote
27 novembre, 2008Ils espèrent la fin sans même connaître le début et moins encore les événements qui mènent celui-ci à celle-là. Moi qui ai été attentive aux moindres détails, je sais que d’attendre une fin à cette histoire n’est qu’un moyen de se rassurer. Il n’y aura ni achèvement, ni apaisement, ni transformation. Je ne leur en promets pas moins une, une fin, au risque d’en fixer le moment et d’en inventer les termes, afin qu’ils puissent entamer ou poursuivre une autre histoire.

Incipit
29 septembre, 2008
« Le vieil homme est assis au bord du lit étroit ; les mains à plat sur ses genoux, la tête basse, il contemple le plancher. Il ignore qu’un appareil photographique est installé dans le plafond juste au-dessus de lui. L’obturateur se déclenche sans bruit une fois par seconde, produisant quatre-vingt-six mille quatre cents clichés à chaque révolution de la Terre. Même s’il se savait surveillé, cela ne ferait aucune différence. Son esprit est ailleurs, à la dérive parmi les créatures qui hantent son imagination tandis qu’il cherche une réponse à la question qui l’obsède.
Qui est-il ? Que fait-il là ? Quand est-il arrivé là et jusqu’à quand y restera-t-il ? Avec un peu de chance, le temps nous dira tout. Pour l’instant, notre seule tâche consiste à examiner les photographies aussi attentivement que possible en nous gardant d’en tirer des conclusions prématurées. »
Sacré Paul Auster ; il m’a encore eue !
*
Une lecture qui me laisse perplexe, et pas seulement à cause du temps écoulé entre le début et la fin de l’exercice. C’est qu’une connaissance de l’oeuvre entière, ou presque, de l’écrivain est nécessaire pour une compréhension même minimale. Ou, si l’on veut éviter le maximum de travail, une recherche subséquente pour retracer les liens intertextuels (internes à l’oeuvre d’Auster) que d’autres critiques auraient relevés et à partir desquels se bâtit ce dernier opus. Une relecture, au mieux.
L’oeuvre d’Auster m’est assez familière, quoique je n’ai pas tout lu, loin s’en faut. Il m’apparaît pourtant que ce dernier roman est à la fois récapitulatif des textes antérieurs et annonciateur d’un nouveau cycle, d’un nouveau style – pas radicalement nouveau, mais néanmoins différent. Il faudra voir, avec toujours le même plaisir.

Boycott de principe
18 août, 2008S’il m’arrivait de lire Les grandes blondes de Jean Echenoz, je m’y adonnerais en secret. J’ai, depuis mon plus jeune âge jusqu’à hier encore, une réputation de ptite blonde à défendre.

L’espèce fabulatrice
3 août, 2008« À quoi ça sert d’inventer des histoires, alors que la réalité est déjà tellement incroyable ? » (Nancy Huston, L’espèce fabulatrice, 2008 )
On dit aussi que la réalité est parfois trop incroyable pour être matière à fiction – du moins d’une fiction vraisemblable. Si je suis en partie en accord avec la posture de Huston, il reste qu’au quotidien – dans mon quotidien, du moins -, la réalité se trouve généralement à réduire mes élans fabulatoires. Des 1001 scénarios imaginés, un seul se produit : le plus simple, le plus banal – le plus réel, quoi.
« l’imagination [...] confère au réel un Sens qu’il ne possède pas en lui-même » (Nancy Huston, L’espèce fabulatrice, 2008 )
Certes (j’aurais pu – dû – l’écrire avant elle). Il s’agit là d’ailleurs d’une pensée actuellement « à la mode », si l’on en juge sa dynamique dans la littérature contemporaine, notamment dans la production d’Enrique Vila-Matas. L’écrivain prône la toute-puissance de la fiction, celle-ci constituant une arme idéale pour travailler et pour modifier la réalité. Encore qu’on pourrait penser que, parfois dans l’oeuvre de l’écrivain, la fiction enlève tout sens au réel, jusqu’à le conduire au suicide.
Mais dès lors qu’on essaie de trouver un sens, est-ce à dire que nous basculons alors dans l’imaginaire ?
« Le vieil homme est assis au bord du lit étroit ; les mains à plat sur ses genoux, la tête basse, il contemple le plancher. Il ignore qu’un appareil photographique est installé dans le plafond juste au-dessus de lui. L’obturateur se déclenche sans bruit une fois par seconde, produisant quatre-vingt-six mille quatre cents clichés à chaque révolution de la Terre. Même s’il se savait surveillé, cela ne ferait aucune différence. Son esprit est ailleurs, à la dérive parmi les créatures qui hantent son imagination tandis qu’il cherche une réponse à la question qui l’obsède.