Archive de la catégorie «prose»

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Cul-de-sac

7 octobre, 2009

Si le téléphone sonnait si souvent au milieu de la nuit, c’était pour annoncer la mort. Je laissais la boîte vocale prendre le message. Il serait toujours trop tôt pour l’apprendre. Des voix qui remplissaient le silence éternel d’un autre. J’écoutais les mots en boucle au déjeuner, ces mots rendus ridicules par la distorsion d’un appareil cheap. Cet effet d’irréalité était chaque fois jugulé par le laconisme de l’interlocuteur : il est mort, puis une hésitation – car comment enchaîner après la fin. Sinon en pleurant, des années. La boîte vocale débordait.

Aujourd’hui, quand le téléphone sonne au milieu de la nuit, c’est pour annoncer une certaine vie. Celle de la débauche. Je réponds dès la deuxième sonnerie. Il serait toujours trop tard pour l’apprendre. Je dis oui oui oui, à qui, à quoi. Comme si je ne voulais pas mourir seule en pleine obscurité, qu’on enregistre ma mort sur la boîte vocale de la solitude. Je choisis plutôt l’autre mort, la petite, celle qui vous va apparemment si bien. Mais c’est du pareil au même, finalement ; il y a bien quelqu’un qui meurt ces nuits-là, et c’est forcément triste.

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Parole meurtrière

10 juillet, 2009

Je parle trop. C’est plus fort que moi. Il faut que je raconte tout, au moment où je le sens. Sans sensure – ou si peu, tout au plus retenue par la peur de déballer ainsi son intimité à de presque inconnus. Qui, devant mon flot de paroles, n’ont guère la chance d’en placer une. Ils se contentent d’écouter. Je crois. Ils ne m’ont jamais répondu. Silence total sur leurs motivations, leurs intentions, leurs justifications. Moi j’avoue j’avoue j’avoue, en espérant que. J’affirme, j’interroge, je touche, j’explique, je suppose, je devine, je pleure, je rappelle. Puis je me tais. J’attends. Jusqu’à ce que le quotidien vienne tromper l’attente. Que la fin ne se profile plus à l’horizon. Au moment où je crois avoir perdu la voix, je me remets à parler. Parce que j’ai envie d’en mourir.

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L’habit fait le lardon en foire

11 avril, 2009

Il était à la recherche d’un habit rassurant. Je n’avais rien à lui offrir, sinon ma poche de vêtements défraîchis, que je donne pour la même raison que les conserves à Noël : les démunis n’ont pas d’autre choix que de se contenter de peu, alors autant en profiter. Lui, il a réagi avec dédain. Il n’était pas pauvre, non mais ; il avait peur. D’où l’habit. Rassurant.

Il m’a pris la main et m’a entraînée dans sa chasse. Il me promettait, en échange de mon temps, un habit débrouillard. Nous avons volé de voisins en boutiques, de friperies en bazars, de ventes de garage en comptoirs vestimentaires, de l’Armée du salut en Refuge des Nudistes anonymes. La mode était aux habits oisifs et aux robes contrôlantes. Pas d’habit qui protège contre la peur ou le brouillard. Tout juste un bas malin, mais le pouvoir ne dépassait pas la cheville. J’avais le pied malin. Et l’oeil triste de sentir le dépit de mon compagnon d’infortune.

Je l’ai ramené chez moi. Je lui ai servi une limonade. Je me suis esquivée au grenier pour récupérer un vieux drap. J’en ai fait une cape. Je lui ai dit qu’elle avait appartenu à une de mes ancêtres, accusée de sorcellerie. Je l’ai convaincu qu’elle rendait invisible. Qu’il ne craindrait pas lorsqu’il la porterait. Je me préparais à jouer la comédie. Oh, mais où es-tu? je ne te vois plus! Mais il n’a pas enfilé la cape pour en tester les vertus. Il n’avait pas peur.

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Cyrano mangeait des crottes de fromage

5 avril, 2009

Je ne sais pas ce qui m’a pris. Ce n’est pas la première personne bizarre que je rencontre dans un autobus. Il n’était même pas aussi bizarre que cette femme qui traitait sa poupée comme s’il s’agissait d’un enfant (j’avais toujours considéré comme le comble de l’absurde cet épisode de La petite vie où Lison, pour « stimuler ses ovaires », devait jouer à la mère avec une poupée. Et pourtant). Lui, il avait l’étrangeté discrète, quoique incontournable par un nez qui le rendait digne de Cyrano. Cyrano utilisant le réseau de transports en commun. Tranquillement sénile et mangeant des crottes de fromage. Il les suçait, en fait, du haut de ses quelque soixante-dix ans. Ces années visiblement lui pesaient – les minutes, même, puisqu’il rapetissait au fil du trajet. Son dos se voûtait un peu plus à chaque bouchée, si bien que je n’ai bientôt plus vu que son cou, sa tête blanche se perdant dans son sac de croustilles oranges. Il n’avait plus à fournir l’effort de porter la main à sa bouche. Pas une seule fois il n’a regardé à l’extérieur pour vérifier si son arrêt approchait.

J’ai laissé passer mon propre arrêt.

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Boris, mine de rien

4 mars, 2009

Ce serait l’histoire d’une fille qui s’arrache la face. Le genre de fille qui doit faire table rase pour repartir sur de nouvelles bases. En l’occurrence, une nouvelle face. Un soir, comme ça, en se brossant les dents devant le miroir, elle s’arracherait la face.

 Après, je ne sais pas. Je ne sais pas ce qu’on fait ou ce qu’on ressent après s’être arraché la face. Personne n’en parle jamais.

 Elle aussi l’ignore. Elle se dit j’aimerais m’arracher la face sans penser aux conséquences. En fait, elle croit simplement qu’elle ira mieux ensuite. Comme si s’arracher la face n’était pas souffrant. Elle me répondrait au moins la douleur aurait une origine claire, circonscrite. Je ne saurais pas comment la réconforter.

 Au fond je la déteste, cette fille qui veut s’arracher la face. Il faut toujours qu’elle s’arrache un morceau ; elle ne résiste jamais longtemps à cette envie. Elle pense c’est pas un problème tant que personne l’apprend. En fait c’est ce qu’on lui répète aux réunions des Auto-Arracheurs Anonymes (les AAA). Aussi prétend-elle ignorer ce qui se passe après l’arrachage, mais je sais bien que ses yeux, ce n’est pas la même paire qu’autrefois. Maintenant la face, demain le genoux, probablement.

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Les suicidés de la littérature

2 février, 2009

Je ne suis pas supposée mourir aujourd’hui. C’est la semaine de la prévention contre le suicide. Ce n’est pas interdit de mourir, mais disons que c’est mal vu en ce moment. On parlera de moi aux nouvelles, on demandera à mes collègues leurs impressions, et ils diront oh elle avait l’air gentille on n’aurait jamais pensé ça d’elle, sauf une qui avouera qu’elle me trouvait effectivement un air louche, propice au suicide.

Mais quand bien même je refuserais le suicide, la menace est belle et bien réelle. Je crains fort qu’on me retrouve étouffée par un roman d’Echenoz pris en travers de la gorge. Pire : lacérée aux poignets par les pages de Quignard. Peut-être même électrocutée par mon ordinateur. J’irai alors rejoindre les suicidés de la littérature, ces artistes maudits qui ont préféré sauver leur oeuvre plutôt que leur âme. Pas que je m’y ennuierais : il paraît qu’ils passent leur temps à jouer au Cadavre exquis version pornographique.

Ça y est, je crois que le danger est passé pour aujourd’hui. Mais il n’y a pas de risque à prendre : je vais de ce pas brûler toutes les bibliothèques et toutes les librairies. Ce n’est pas la semaine contre la pyromanie, quelle chance.

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Complot gynécologique

7 janvier, 2009

Depuis que ma colocataire est revenue de Nouvelle-Guinée, elle agit drôlement. Elle remplace tout par du carton. Je veux dire : elle se sert dans le frigo, du pain par exemple, et elle substitue la tranche consommée par un carré de carton brun. Même chose pour un disque compact ou pour sa brosse à dents. Si c’était notre pain au moins, et que, faute d’argent ou par désir de s’afficher anorexique, elle souhaitait me cacher sa consommation. Mais non, c’est son pain – son disque compact, sa brosse à dents -; elle en fait ce qu’elle en veut. Lorsque je lui ai demandé des explications, elle a prétexté un rendez-vous chez le gynécologue et elle a quitté précipitamment. J’ai pensé que c’était parce qu’elle était en retard (que le prétexte soit vrai ou non) mais, en y réfléchissant bien, j’en viens à soupçonner qu’il s’agit d’un code secret, peut-être même d’un complot international qui impliquerait gynécologues et contrebande de carton, et dont les maîtres-d’oeuvre tireraient les ficelles depuis la Nouvelle-Guinée. Maintenant que je sais, j’ignore comment la sortir de cet enfer.

L’année 2009 s’annonce riche en événements.

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Écrire une histoire de cul n’est pas donné à tout le monde

18 décembre, 2008

Si j’écrivais une histoire, elle débuterait par un couple qui baise dans une voiture, sur le siège avant du passager. À l’arrière, le fils de la femme adultère feindrait de dormir. La description serait décevante, le narrateur ayant échoué son cours de description à l’école de narration. Il parlerait d’une grosse Chrysler brune des années 1950 sans être certain du modèle exact, ni de la couleur, ni de l’année. Se réclamant d’intertextualité, il reprendrait mot à mot les clichés rencontrés dans ses lectures érotiques : petits cris étouffés de la femme, râles rauques de l’homme, ongles affutés et dos lacéré, orgasme soupiré, grincements du banc, buée dans les fenêtres. Le narrateur prétexterait d’ailleurs cette buée pour justifier son compte rendu approximatif de la scène, déguisant son inaptitude en stratégie narrative. Ironiquement, il se désintéresserait de son récit pour cette même raison : son ambition de raconter une histoire de cul serait empêchée par sa propre incapacité. Du reste, il ne saurait que faire du couple et de l’enfant après le coït. Le mari l’apprendrait, et cela deviendrait une histoire de divorce violent ? L’enfant grandirait traumatisé, et il se retrouverait prostitué dans un pet-shop ? Le couple adultère se lancerait en affaires en investissant dans un club d’échangistes ? À moins qu’il ne complote contre le cocu pour le tuer et hériter de sa fortune ? Une bâtarde naîtrait de leurs ébats ; la grossesse et la naissance seraient ignorées de tous ; l’enfant serait envoyée dans un orphelinat et, des années plus tard, elle tomberait amoureuse de son demi-frère insoupçonné ? Ou, encore, elle servirait d’instrument de vengeance par ce demi-frère qui en aurait appris l’existence et qui ferait chanter sa mère ? Le narrateur serait bien embêté devant le vertige des possibilités de cette histoire qu’il ne voulait que sexuelle. Le sexe, c’est trop compliqué, se dirait-il finalement ; mieux vaut laisser tout ça à l’imagination – ou à la pratique réelle.

Voilà pourquoi je n’écris pas d’histoires ; j’ai le narrateur incompétent.

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La femme qui rit

8 décembre, 2008

J’ai rêvé grand aujourd’hui.

Des effluves de linge fraîchement lavé rivalisaient avec les odeurs de pot-au-feu, de pain, de biscuits et de café qui s’échappaient de la cuisine. La passion de Beethoven s’harmonisait avec les plaintes du saule pleureur à l’approche du crépuscule. Sur le mur que l’ombre grugeait, on devinait des mines enjouées d’enfants et des lendemains de veille de jeunes adultes. Une autre photographie d’un homme âgé traînait aux côtés de ce qui ressemblait à un manuscrit. Des livres partout s’amoncelaient : des écrits de Voltaire sur Louis XIV sous le faible éclairage de la bougie, le dernier roman de Saramago sur le fauteuil de lecture reçu en héritage, le journal intime de Kafka et la correspondance de Vincent Van Gogh à son frère sur la vieille table de chevet, des oeuvres du XIXe siècle flirtant avec le piano à queue. Les bibliothèques garnies ne permettaient pas d’envisager une pénurie prochaine, quand bien même l’hiver forcerait à la réclusion. Le feu de foyer promettait déjà des jours heureux.

Surtout, je ne pouvais plus m’arrêter de rire.

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Folle putain

28 novembre, 2008

Ce jour-là, je me présenterai vêtue d’une robe rouge ajustée et de hautes bottes lacées en cuir luisant. Fardée et coiffée sans discrétion, je me déhancherai d’un bureau à l’autre en multipliant les clins d’oeil. Le message sera sans équivoque : j’ai changé. Les réactions seront discrètes mais bavardes en coulisses. Ils n’oseront pas l’avouer publiquement, même dans le secret de leur tannière, mais ils ne le penseront pas moins : elle a désormais autant de crédibilité que Nelly Arcan.

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Lieux de solitude

27 novembre, 2008

L’histoire était clichée et maladroite, de celles dictées par un trop-plein d’émotions et dont la part d’imaginaire est réduite à des prénoms fictifs qui ne bernent personne. Comme s’il suffisait de raconter des faits qui n’ont pas eu lieu pour prétendre à l’invention. Le naufrage, l’île, les retrouvailles manquées, le suicide : des variations sur un même thème, celui d’une solitude mal gérée, mal assumée. 

Ce fut néanmoins le seul récit substantiel que je menai à terme, pour me donner l’illusion de contrôler cette histoire qui s’étirait depuis des années et à laquelle je devais imposer une fin. Une histoire qui, finalement, était aussi fabulée dans le monde réel que dans celui de la fiction, tant elle n’a eu de réalité – cette réalité que je lui reconnaissais – que dans mon esprit. 

L’île n’existe plus. L’histoire que j’écris aujourd’hui, c’est celle d’un monde conquis à coup de défaites humiliantes ou décevantes, dont la dernière a considérablement élargi ses frontières. Cette fois, je n’en vois ni n’en souhaite la fin. L’urgence est ailleurs.

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Avis de recherche

23 novembre, 2008

 

J’ai été volée. Sans traces d’effraction ni indices laissés par l’inopportun, je ne m’en suis pas aperçue immédiatement. En fait, je sentais bien que quelque chose clochait, mais je n’arrivais pas à mettre le doigt dessus. De toute façon, je ne l’aurais pas cru ou n’aurais pas voulu le croire, tant le geste me paraît inconcevable et me laisse incrédule. 

Ce n’est qu’en matinée que j’ai réalisé le méfait commis. J’ai d’abord fouillé partout de fond en comble, avec le mince espoir de retrouver ce qui m’avait été dérobé. Comme si je ne savais pas qu’il s’agissait là d’objets précieux, convoités par plusieurs. Je les avais moi-même acquis, voire mérités à coup d’efforts et de sacrifices, et je n’avais cessé depuis de craindre de les perdre. C’était arrivé à d’autres, après tout.

 Maudit sois-tu, voleur d’histoires! J’ai eu beau viré les mondes à l’envers, toutes les histoires ont disparu, sinon celles déjà connues. Je ne capte plus les idées en circulation ; l’air est étrangement vide. Récemment, j’avais rencontré un lutin qui se déhanchait langoureusement ; envolé! Le touriste agoraphobe,  le mutilé du nombril et Christophe Colomb en bobettes ont connu le même sort, vraisemblablement. Ils n’ont pas fui, pour sûr ; enthousiastes, ils anticipaient leurs aventures prochaines. Colomb attendait avec impatience de fonder une Amérique nudiste – que serait notre continent aujourd’hui? – , et le lutin s’apprêtait à participer aux olympiques de cerceau.

Ni le Chat botté ni Bouscotte ne les ont croisés. On m’a volé mon imagination. C’est un Noël triste qui s’annonce ; sans invention, la réalité, celle des fêtes en particulier, devient insupportable. Même l’alcool n’y suffira pas. Que sont les histoires devenues?

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Neverland

18 novembre, 2008

Ils me parlent tous de 2009 comme si j’allais encore exister à ce moment-là. Ils ont déjà oublié 2007, 2006 et toutes les autres années. Ils me font miroiter des projets qui n’ont déjà plus de sens pour moi, pas plus que leurs paroles. Je choisis le silence pour l’instant. Ils ignorent que je prépare depuis quelques semaines ma prochaine disparition, déjà amorcée d’ailleurs. En fait, je ne la prépare pas ; je réintégrerai la zone d’ombre qui, en me dérobant à la face du monde, me permet toute liberté. Ils ont aussi leur espace d’errance, mais il n’est pas exclusif. Lorsque j’y serai de nouveau, ce sera pour n’en plus sortir, je l’espère. Là, maintenant, j’ai hâte de ne plus exister, sinon ici et là-bas.

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Le bonheur en joggings

15 novembre, 2008

J’ai mis mes lunettes bleues et mes pantalons de jogging aujourd’hui. D’autres en auraient fait un événement à célébrer, autour d’une fondue chinoise et d’une bonne bouteille. Les choses ne se passent pas ainsi dans mon monde. Ici, on oublie. On n’oublie rien ; on oublie qu’on pourrait ou qu’on devrait. Mais la prostitution n’est pas permise. Le quotidien s’ignore, l’infime ennuie, le compromis déçoit. La seule foi qui vaille, c’est celle en l’intensité. Si elle est trop fugace pour qu’on y croit, on ne l’espère pas moins. Rien en-deçà de l’extase, l’exaltation, l’émerveillement. l’emportement, l’épiphanie, l’assouvissement, la béatitude, la passion – la douleur corrolaire, forcément. Un bonheur que ne sauraient susciter des lunettes et des joggings.

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Le foulard rose

2 novembre, 2008

Je suis atteinte de nostalgie imaginaire. J’ai le regret de faits qui n’ont jamais existé. Je m’ennuie de Paul, mon compagnon de varicelle. Nous ne sûmes pas qui avait contaminé l’autre, mais peu nous importait : c’était à qui avait le plus de boutons. Chaque jour nous les comptions, dans les limites de nos connaissances ; il en avait trente-douze et moi, trois millions de trillions. Je gagnai ainsi le droit d’exprimer ma souffrance, à coup de lamentations dignes d’une fin du monde, cependant que lui supportait le mal en silence. Il pleura une fois, en cachette. J’en fus ébranlée et, les nuits suivantes, je lui appliquai du Vicks, même si l’odeur m’écoeurait ; j’avais vu ma mère le faire pour mon père qui se plaignait de douleurs, et cela semblait le soulager.

La grand-mère de Paul veilla sur nous. Elle inventa mille jeux pour nous distraire de notre inconfort. Nous devînmes des super-héros victimes de poil à gratter, dont les effets étaient extrêmement dangereux : non seulement le poison avait-il le pouvoir de désintégrer lentement nos masques, risquant ainsi de dévoiler notre véritable identité mais, si nous avions le malheur de nous gratter, la conséquence était mortelle. Le seul antidote, c’était d’ignorer les démangeaisons aussi longtemps que possible, jusqu’à ce qu’elles se lassent et disparaissent. La grand-mère de mon ami de fortune nous y aida en nous initiant à la cuisine et au tricot – quoique Paul nia toujours avoir appris à manier les aiguilles.  

Aujourd’hui, ni séquelle de varicelle ni photographie de Paul pour corroborer ce souvenir. Mais, au cimetière du quartier où j’ai grandi, on peut apercevoir un petit foulard rose, lequel, lorsqu’on s’en approche, révèle toutes les imperfections d’une main malhabile. Il flotte au-dessus de la pierre tombale d’une certaine Florence.

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Vol-au-vent

28 octobre, 2008

Je n’avais ma place nulle part, aujourd’hui. Mon appartement était privé d’électricité, le restaurant du coin était en rupture de stock, la boulangerie n’offrait pas d’accès Internet, le café était bondé, le bar était fermé, le buffet avait été dévalisé, la bibliothèque était inondée, le cinéma avait modifié son horaire et le refuge des étudiants me donnait la nausée. Il ne me restait plus qu’à errer sous la pluie, mais la pluie avait cessé. On me narguait, décidément.

Soit : j’en ai profité pour m’envoler avec la prochaine grande bourrasque. J’ai d’abord eu le vertige, mais j’ai retrouvé l’équilibre en m’accrochant à une feuille orpheline. Elle pleurait sa famille éparpillée par le vent. Je l’ai consolée en lui rappelant que les voyages formaient la jeunesse. Mais je savais – et elle aussi, je crois – que ce premier voyage serait son dernier : elle allait mourir, décomposée, desséchée ou noyée. Aussi ai-je tenté de ne pas m’attacher à elle, mais son énergie virevoltante était contagieuse et adorable.

Le brouillard nous a séparées, subitement. Nous ne nous sommes pas dit adieu. Après sa disparition, le coeur n’y était plus ; j’ai quitté la bourrasque. Je n’ai pu retenir mes larmes en voyant toutes ces feuilles gisantes au sol. Je n’ai pas eu le courage d’y chercher mon amie. Je voulais garder son souvenir intact, haute en couleur. Je suis rentrée, la mine basse. Mon colocataire avait cuisiné des vols-au-vent. Il me narguait, décidément.

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Nous écrire

27 octobre, 2008

Je nous écrirais une histoire d’amitié, s’il m’était possible d’imaginer ce qui n’existe pas. Je nous écrirais une histoire qui ne peut pas exister, justement, avec des cours de poterie, des entrevues fictives à la télévision et des costumes de Batman et Robin. Je nous écrirais mon histoire, celle dans nos silences et dans nos absences, celle de mes regrets et de tes envies.

Au lieu de quoi je nous écrirai, tels que nous sommes dans cette comédie de séduction – s’il m’est possible d’écrire ce qui existe.