Archive de la catégorie «scène»

h1

La femme qui rit

8 décembre, 2008

J’ai rêvé grand aujourd’hui.

Des effluves de linge fraîchement lavé rivalisaient avec les odeurs de pot-au-feu, de pain, de biscuits et de café qui s’échappaient de la cuisine. La passion de Beethoven s’harmonisait avec les plaintes du saule pleureur à l’approche du crépuscule. Sur le mur que l’ombre grugeait, on devinait des mines enjouées d’enfants et des lendemains de veille de jeunes adultes. Une autre photographie d’un homme âgé traînait aux côtés de ce qui ressemblait à un manuscrit. Des livres partout s’amoncelaient : des écrits de Voltaire sur Louis XIV sous le faible éclairage de la bougie, le dernier roman de Saramago sur le fauteuil de lecture reçu en héritage, le journal intime de Kafka et la correspondance de Vincent Van Gogh à son frère sur la vieille table de chevet, des oeuvres du XIXe siècle flirtant avec le piano à queue. Les bibliothèques garnies ne permettaient pas d’envisager une pénurie prochaine, quand bien même l’hiver forcerait à la réclusion. Le feu de foyer promettait déjà des jours heureux.

Surtout, je ne pouvais plus m’arrêter de rire.

h1

Neuf vies, qu’ils disent

1 octobre, 2008

Pas un son n’est sorti de sa bouche, ni sur le coup ni après. Seulement le bruit d’un impact, puis de roues cahotant, comme sur une chaussée défectueuse.

La victime gisait au milieu de la rue, couchée sur le côté. Sa mort m’aurait moins troublée que ces spasmes mous qui agitaient ses petites jambes. Sa tête restait immobile, ses yeux, inexpressifs. J’étais convaincue qu’elle ne comprenait pas tout le tragique de sa situation, mais je l’étais moins pour admettre que cela était mieux pour elle. Mourir sans comprendre ce qui lui était arrivé, cela m’apparaissait injuste. Chose certaine, j’espérais qu’elle était suffisamment sonnée pour ne pas subir le martyr de ses os écrasés.

Sa détresse apathique m’a paralysée ; je l’ai fixée pendant un long moment, sans pourtant me résoudre à lui porter secours. Je craignais de l’achever en la déplaçant – du reste, j’étais terrifiée à l’idée de m’approcher d’elle, de deviner sur son corps dodu les traces du délit. J’aurais contacté les autorités si j’avais eu le moindre espoir qu’elle survivrait. Or, je ne le voulais même pas, qu’elle survive : j’aurais préféré mettre un terme à ses souffrances, là, maintenant, pour lui éviter toute douleur immédiate ou tout handicap qui gâche une vie, la sienne comme celles de ceux qui en avaient la garde.

Aussi ai-je finalement repris mon chemin à contre-coeur, mais embarrassée par cet élan de voyeurisme morbide. D’ailleurs, je n’ai pu m’empêcher de me retourner compulsivement, en souhaitant à chaque fois que quelqu’un l’ait remarquée et lui soit venue en aide. Son agonie hante ma mémoire. Ce soir, quelqu’un a dû l’attendre impatiemment, puis la chercher avec inquiétude, pour peut-être découvrir finalement son triste sort. Une vie de perdue, huit de retrouvées ? Si c’était vrai, pauvre chat.

h1

Mon quartier

19 septembre, 2008

Je suis allée au bout du monde avant d’explorer la misère de mon quartier. Je dis misère : c’est un compliment ; la petite misère, elle est belle, elle est authentique, elle est éloquente, elle est inspirante. Celle des autres, certes, qui les transforme en une galerie de personnages fascinants. Un monsieur qui mange du bois sur un banc de parc. Une fillette qui fait du ski de fond sur le trottoir. Un vieil homme qui cherche une chaise volante pour son canari à la patte cassée. Une cancéreuse affalée contre un immeuble, à la recherche d’une oreille attentive. Une dame âgée qui parle à sa poupée comme s’il s’agissait de son enfant. Un alcoolique ivre mort que les policiers embarquent pour lui éviter une insolation en cette chaleur accablante. Les chanceux : leur misère les a qualifiés pour figurer ici.

Ma misère est sérieuse et tellement plus tragique…