Archive de la catégorie «vive Plume»

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Viv au bar

20 septembre, 2009

Viv buvait sa cinquième bière, quand l’homme s’approcha, la regarda langoureusement et lui dit d’une voix basse et pâteuse : «Donne-moi ton numéro de téléphone. Je ne sais pas pourquoi, j’ai envie de t’appeler. Je vais le faire. »

Viv se défendit aussitôt.

- Voilà, vous m’appelez si vous voulez, mais si ce n’est pas possible, tant pis. Je vous donne mon numéro, comme ça, à tout hasard, mais ne vous sentez pas obligé. Je serai contente si vous m’appelez, mais je serai aussi contente que vous ne m’appelez pas, ou que vous en appelez une autre. Naturellement, je répondrai avec bonne humeur si vous m’appelez. Ce sera une belle surprise, je ne le nie pas. Avoir su, je vous aurais donné mon numéro avant que vous ne me le demandiez pour vous permettre de connaître le plaisir d’être appelé, ou pas. De toute façon je vais attendre à côté du téléphone.

L’homme la fixe, le regard vitreux. Viv se trouve atrocement gênée. Elle garde les yeux baissés sur sa bière. Il lui dit : « Suis-moi, embrassons-nous comme des bêtes. »

Viv se défendit aussitôt.

- Je veux bien vous embrasser, j’en ai très envie même, mais je ne veux surtout pas que vous vous sentiez obligé de me rappeler par la suite. Ce soir, on s’amuse, on s’embrasse, je vous donne mon numéro de téléphone parce que vous me le demandez, mais n’y voyez aucune pression de ma part. Vous m’avez demandé de vous embrasser, je l’ai fait spontanément, sans attente, enfin… je vais vous embrasser encore si vous me le demandez. Je ne suis pas ivre.

L’homme lui caresse le dos. Viv se sent de plus en plus gênée. Comme elle s’apprête à l’embrasser encore, il lui dit : « Je ne peux pas aller chez toi. J’ai une femme et une fille qui m’attendent à la maison. »

Viv se défendit aussitôt.

- Voilà, je sais. Je ne voulais pas vraiment vous inviter. En fait, si, pour que vous vous sentiez à l’aise, mais je n’en avais pas réellement envie. Vous m’avez demandé de vous embrasser, je l’ai fait, j’ai cru que vous me demanderiez de coucher avec vous, je l’ai suggéré pour vous enlever le fardeau de la demande.  Tant mieux si l’idée ne vous plaît pas. Ça n’a aucune importance pour moi. Et puis mon frère dort chez moi. Mais vous savez que ce n’aurait été qu’une question de sexe. Je ne pensais pas à davantage.

L’homme regarde ailleurs. Viv souffre le martyr. Il ne lui dit rien.

Viv se défendit néanmoins.

- Ça ne veut rien dire pour moi. Je vais m’en remettre difficilement et je vais y penser souvent, mais ça n’a aucune importance. C’est seulement le genre de situation dont on se souvient, voilà. Il ne faut pas s’en faire avec ça. Vous m’appelez ou vous ne m’appelez pas. À votre guise. Aucune attente.

Quand Viv lève les yeux, l’homme n’est plus là. Le barman se trouve maintenant devant elle. « Allons, explique-toi clairement. Pourquoi fais-tu fuir mes clients ? Quelle perte d’argent pour mon bar ! » Et il montrait la salle que tous les hommes avaient quittée en hâte. « Ça va chauffer, je te préviens. Tu ne remettras plus les pieds ici, c’est certain. »

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Viv avait mal à l’oeil

31 août, 2008

Dans un stupide moment de distraction, Viv se retrouva avec une petite boule de disco dans l’oeil gauche. Hélas, quand elle s’en aperçut, il était trop tard. Déjà aveuglée par l’éclat scintillant de la boule, elle ne savait plus comment s’en débarrasser. Elle en avait la nausée, à la voir tourner sans relâche. Avec regret, elle regardait d’anciennes photos d’elle, ses yeux autrefois si ordinairement vides.

Malheur! Malheur toujours attaché à la même personne, tandis que tant d’autres dans le monde entier continuent de voir tranquillement avec leurs deux yeux, qui sûrement ne valaient pas mieux qu’elle. Si encore elle avait pu danser au rythme endiablé de la musique disco. Mais les boules disco n’en projettent pas, elles se contentent de briller de mille feux, c’est le mot.

Il vaudrait peut-être mieux consulter un médecin, lui dit sa mère. Il suffit souvent d’une crème…

Et Viv y alla.

Un oeil à amputer, c’est parfait, dit le médecin qui louchait. On pourra vous le remplacer avec un oeil articiel, un oeil de vitre ou de verre comme une boule disco. Comme vous êtes intelligente, vous n’avez pas besoin de vos deux yeux.

Viv se regarda mélancoliquement dans un miroir et s’excusa.

Docteur, c’est l’oeil gauche, vous savez, un oeil bien utile pour regarder ce que le droit ne peut pas voir. Justement, j’avais l’intention de lire un livre. Je me sers toujours de mes deux yeux pour lire.

Qu’à cela ne tienne, lui dit le chirurgien, lisez votre livre et nous opérerons ensuite. Je vais préparer le matériel d’amputation en attendant. Je reviens dans un instant.

Et le voilà déjà revenu.

Tout est pour le mieux, on nous attend.

Excusez, docteur, fit Viv, vous comprenez, la boule disco dans mon oeil m’empêche de lire.

Eh bien, lui dit le chirurgien, mieux ne vaut pas lire. Les livres sont ennuyeux. Ils racontent des histoires d’hommes au plafond et de têtes arrachées. Venez, les infirmières nous attendent.

Et ils arrivent dans la salle d’opération.

Docteur, écoutez, vraiment…

Oh! fit le chirurgien, ne vous inquiétez pas, vous avez trop de scrupules. Je vous raconterai une histoire après l’amputation. Je vais y réfléchir tout en vous opérant.

Tu aurais quand même pu m’en glisser un mot, dit la mère de Viv à sa fille. Ne va pas t’imaginer qu’un oeil perdu se retrouve facilement. Une fille avec un oeil boule de disco, personne n’aime ça. Dès que tu perdras ton autre oeil, ne compte plus sur personne. Les infirmes c’est méchant, ça devient promptement sadiques. Tu t’es figurée sans doute que ta famille t’aiderait bénévolement. Eh bien, tu t’es trompée, tu aurais mieux fait d’y réfléchir avant.

Écoute, dit Viv, ne te tracasse pas pour l’avenir. Je pourrai animer les partys disco

 

***

(20/12/2008) : La fiction me fait peur.

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Viv voyage

14 août, 2008

Viv ne peut pas dire qu’on ait excessivement d’égards pour elle en voyage. Les uns l’abordent sans crier gare, les autres urinent tranquillement à côté d’elle. Elle a fini par s’habituer. Elle aime voyager avec un livre ou un crayon à la main. Toutes les fois où ce sera possible, elle s’assoira dans un lieu public et s’adonnera à la lecture ou à l’écriture.

Si on lui adresse la parole : «Les femmes, c’est comme des chefs-d’oeuvre, il faut leur faire attention», elle acquiesce et accepte de partager un verre. Elle veut montrer la même gentillesse que ce pays qui tolère sa présence.

Si on cherche à engager la conversation : «À toi maintenant de me raconter ta vie», elle déballe tout, de l’époque où elle croyait à Peter Pan jusqu’à sa grossesse ectopique. Elle ne veut pas être impolie à qui a étalé sa vie privée devant elle.

Si on lui parle dans une langue qu’elle ne comprend pas, elle s’efforce de répondre, au hasard, au risque de se retrouver dans son automobile pour un tour de ville improvisé. Elle lui est reconnaissante de substituer la parole par un langage corporel qu’elle sait déchiffrer.

Si on la croise pour la deuxième fois sans la reconnaître : «Como te llamas?», elle redonne son numéro et promet de le rejoindre à la discothèque. Elle ne veut pas froisser celui qui doit être trop préoccupé par son travail pour se rappeler son visage.

Si on commente son apparence : «On t’a déjà dit que t’es belle?», elle rougit, laisse aller un rire gêné et répond par la négative pour en entendre davantage. Elle apprécie cet élan d’honnêteté gratuite, qui la rassure maintenant sur son apparence.

Si on lui réclame son amitié : «Je ne connais personne ici, toi non plus, soyons amis!», elle se dit heureuse d’avoir un compagnon. Elle se laisse toucher par son nouvel ami.

L'homme au banc, par Viviane

Le repos du guerrier, par Viviane

Si on tente d’en connaître davantage : «C’est quoi, ta position sexuelle préférée?», elle se met à quatre pattes et s’essaie au mime. Elle sait que des amis se confient absolument tout.

Si on cherche à l’embrasser, elle y met tout son coeur parce qu’il a payé le souper. Elle ne veut pas qu’on la traite de prude ou de puritaine.

Si on lui propose une baise : «Te quieres sex?», elle le laisse la reconduire chez elle pour lui faire plaisir. Elle admire son courage d’avoir oser une telle question.

Si, aux petites heures du matin, on l’encercle dans un coin pour tenter d’abuser d’elle, elle ne crie pas. Elle ne veut pas s’attirer inutilement des histoires en perturbant la fête que méritent tous ces gens qui travaillent fort.

Viv ne se plaint pas. Elle songe aux malheureux qui n’ont pas la chance de faire de telles rencontres en voyage, tandis qu’elle, elle en fait, elle en fait continuellement en voyage.