Viv buvait sa cinquième bière, quand l’homme s’approcha, la regarda langoureusement et lui dit d’une voix basse et pâteuse : «Donne-moi ton numéro de téléphone. Je ne sais pas pourquoi, j’ai envie de t’appeler. Je vais le faire. »
Viv se défendit aussitôt.
- Voilà, vous m’appelez si vous voulez, mais si ce n’est pas possible, tant pis. Je vous donne mon numéro, comme ça, à tout hasard, mais ne vous sentez pas obligé. Je serai contente si vous m’appelez, mais je serai aussi contente que vous ne m’appelez pas, ou que vous en appelez une autre. Naturellement, je répondrai avec bonne humeur si vous m’appelez. Ce sera une belle surprise, je ne le nie pas. Avoir su, je vous aurais donné mon numéro avant que vous ne me le demandiez pour vous permettre de connaître le plaisir d’être appelé, ou pas. De toute façon je vais attendre à côté du téléphone.
L’homme la fixe, le regard vitreux. Viv se trouve atrocement gênée. Elle garde les yeux baissés sur sa bière. Il lui dit : « Suis-moi, embrassons-nous comme des bêtes. »
Viv se défendit aussitôt.
- Je veux bien vous embrasser, j’en ai très envie même, mais je ne veux surtout pas que vous vous sentiez obligé de me rappeler par la suite. Ce soir, on s’amuse, on s’embrasse, je vous donne mon numéro de téléphone parce que vous me le demandez, mais n’y voyez aucune pression de ma part. Vous m’avez demandé de vous embrasser, je l’ai fait spontanément, sans attente, enfin… je vais vous embrasser encore si vous me le demandez. Je ne suis pas ivre.
L’homme lui caresse le dos. Viv se sent de plus en plus gênée. Comme elle s’apprête à l’embrasser encore, il lui dit : « Je ne peux pas aller chez toi. J’ai une femme et une fille qui m’attendent à la maison. »
Viv se défendit aussitôt.
- Voilà, je sais. Je ne voulais pas vraiment vous inviter. En fait, si, pour que vous vous sentiez à l’aise, mais je n’en avais pas réellement envie. Vous m’avez demandé de vous embrasser, je l’ai fait, j’ai cru que vous me demanderiez de coucher avec vous, je l’ai suggéré pour vous enlever le fardeau de la demande. Tant mieux si l’idée ne vous plaît pas. Ça n’a aucune importance pour moi. Et puis mon frère dort chez moi. Mais vous savez que ce n’aurait été qu’une question de sexe. Je ne pensais pas à davantage.
L’homme regarde ailleurs. Viv souffre le martyr. Il ne lui dit rien.
Viv se défendit néanmoins.
- Ça ne veut rien dire pour moi. Je vais m’en remettre difficilement et je vais y penser souvent, mais ça n’a aucune importance. C’est seulement le genre de situation dont on se souvient, voilà. Il ne faut pas s’en faire avec ça. Vous m’appelez ou vous ne m’appelez pas. À votre guise. Aucune attente.
Quand Viv lève les yeux, l’homme n’est plus là. Le barman se trouve maintenant devant elle. « Allons, explique-toi clairement. Pourquoi fais-tu fuir mes clients ? Quelle perte d’argent pour mon bar ! » Et il montrait la salle que tous les hommes avaient quittée en hâte. « Ça va chauffer, je te préviens. Tu ne remettras plus les pieds ici, c’est certain. »


mputer, c’est parfait, dit le médecin qui louchait. On pourra vous le remplacer avec un oeil articiel, un oeil de vitre ou de verre comme une boule disco. Comme vous êtes intelligente, vous n’avez pas besoin de vos deux yeux.
Tu aurais quand même pu m’en glisser un mot, dit la mère de Viv à sa fille. Ne va pas t’imaginer qu’un oeil perdu se retrouve facilement. Une fille avec un oeil boule de disco, personne n’aime ça. Dès que tu perdras ton autre oeil, ne compte plus sur personne. Les infirmes c’est méchant, ça devient promptement sadiques. Tu t’es figurée sans doute que ta famille t’aiderait bénévolement. Eh bien, tu t’es trompée, tu aurais mieux fait d’y réfléchir avant.
