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Déluge

                                               Pendant tout le jour la tempête fit rage, de plus en plus violente ; Elle s’abattait sur l’humanité, comme une armée déferlant sur le monde
L’épopée de Gilgamesh

Cela faisait longtemps que ça ne m’était arrivé, un couteau dans la tête, le sang qui défonce les murs de l’appartement, le silence de l’univers. Pourtant, on ne saurait mieux voyager que sur son propre Déluge, la douleur étant le plus court chemin entre deux points – de Montréal à Paris, d’Athènes à Los Angeles, (de partout à Tokyo, à Kandahar, à Tripoli, à Port-au-Prince). De la terre (comme) au ciel. La solitude des catastrophes dont les souvenirs s’inscrivent à même la chair, au plus près du coeur. Là où on ne les voit pas, là même où on les oublie, mais là d’où s’étend tout horizon. Ces fêlures fantômes d’où l’on (s’)écrit, en toute ignorance des mots.

 
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Publié par le 17 avril, 2011 dans présence de soi, prose

 

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Plus j’écris, plus je n’écris pas

Je lui avais répondu que plus j’écoutais la chanson, plus je l’aimais – alors que la relation était moins proportionnelle que causale : j’aimais la chanson, donc je l’écoutais en boucle. Mais lui, il aura grandi dans ce malentendu, et il sera entré dans les ordres en se convainquant que, plus il lirait Jésus, plus il l’aimerait. Il aura rêvé de fonder une nouvelle communauté, sans comprendre que, pour ces pairs aussi, l’amour pour Jésus était l’origine et non la finalité. Est-ce parce qu’ils ont réalisé sa méprise qu’ils l’ont abandonné, l’un après l’autre ?

Il s’exila pendant quelques années au Brésil. De bidonville en bidonville, il construisit des écoles. Il était chaque fois accueilli comme un sauveur, dans un tonnerre de djembés. Il enseignait à tous ces déshérités que, plus ils étudieraient, plus ils aimeraient cela. Il n’avait pas quitté les lieux depuis une journée que les livres brûlaient, et avec eux l’école, devant une foule qui s’entretuait pour s’approcher des chaudes flammes, quitte à y laisser la peau des plus faibles.

À son retour, il m’avait fixé un rendez-vous au Tim Hortons. Cadavérisé par le néon, achevé par le café, il me confia la certitude de l’Appel qu’il avait reçu. Certes, c’était un véritable chemin de croix, mais plus il souffrait, plus il aimait Jésus. En fait, « j’aime Jésus, donc j’accepte de souffrir ». Dans les deux cas, ça n’allait pas.

 
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Publié par le 9 avril, 2011 dans Uncategorized

 

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L’homme au sarcome

J’ouvre une bouteille de vin, avec l’intention de passer au travers. Un homme que je ne connais pas a souffert d’un sarcome au visage il y a plus d’un siècle. On dit qu’une partie de la mâchoire lui a été retirée. Je crains d’apprendre qu’il en est mort. Car je sais qu’il meurt bientôt, puis son épouse, peut-être du cancer a-t-on raconté ailleurs, toujours est-il qu’il restera finalement cinq orphelins, dont au moins deux se suicideront plus tard. Après, après, il y aura bien quelqu’un pour les recueillir, quelqu’un pour leur inventer des histoires de pirates et d’enfants éternels, mais les cinq orphelins, moins les deux qui ne seront plus ni orphelins ni rien, ne cesseront-ils pas d’y croire lorsqu’ils ne seront plus éternels, et ne regretteront-ils pas la réalité qu’ils ont été forcés de fuir? Et alors, que restera-t-il du bon samaritain, n’en mourra-t-il pas à son tour, de ce mépris et, je le soupçonne, de l’opprobre public?

Voilà ils sont devenus orphelins alors que j’en étais à la moitié de la bouteille, une autre gorgée et le mépris déjà sévissait contre ce samaritain que je ne connais pas plus que l’homme au sarcome. Pourtant j’entends ses plaintes, ses cris, ses gémissements, ses soupirs, ses râlements, s’en vient le silence de mort, puis les pleurs, les miens et les siens, on a le droit de pleurer sa propre mort, mais seulement si on a toujours sa voix. C’est bien la sienne, on le sait, on a des preuves ; j’en connais d’autres qu’on ne connaît plus, et cela aussi c’est bien triste, allez.

Contre la mort il y aura toujours l’imaginaire, c’est ce que le samaritain tentera sans doute de léguer aux orphelins, mais personne n’est à l’abri, les plus grands artistes nous écorchent par leurs oeuvres trop belles et par leurs morts trop injustes, et moi je vide la bouteille pour tous ces morts que je ne connais pas, à commencer par cet homme au sarcome. Santé, genre.

 
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Publié par le 14 novembre, 2010 dans prose

 

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Pourquoi Michael Jackson n’est pas drôle – I

Le 20 octobre dernier, j’ai assisté à un spectacle où six aspirants humoristes cherchaient à tour de rôle à dérider la foule. Je crois, à tout le moins, qu’ils étaient six (je crois, aussi, qu’ils cherchaient à faire rire) ; je suis partie à l’entracte, après avoir accumulé le maximum de non-fun. De l’animateur qui, en cette journée contre l’homophobie, s’est porté à la défense des gais en les associant (sans le vouloir?) à des filles à qui on n’a pas besoin d’expliquer les règles lors d’une partie de hockey, à celui qui s’est moqué de la Gaspésie parce qu’elle était loin et que, donc, on devrait s’en séparer : un peu d’humour drôle aurait été bienvenu en la circonstance. Peut-être alors aurais-je mieux accueilli la pointe sur Michael Jackson lancée par le troisième en liste : « Le chanteur : un génie. L’homme : une merde ».

Les éclats de rire ont fusé partout dans la salle. Je reviendrai peut-être, dans un prochain billet, sur l’absence totale de sens critique quand l’esprit est au divertissement. Pour l’heure, c’est à tenter de comprendre où est la blague dans « l’homme : une merde » que je m’appliquerai ici et dans les prochaines entrées – il ne pourra être dit que je n’aurai pas cherché partout et consciencieusement le comique de cette affirmation.

Les démêlés avec la justice

On pensera d’abord que « l’homme : une merde » fait référence aux soupçons de pédophilie qui ont pesé contre Michael Jackson. Faisons abstraction, pour l’instant, du fait qu’il n’y a rien de particulièrement comique dans l’idée d’un adulte qui agresse un mineur – surtout si, en traitant l’homme de merde, « l’humoriste » croit cette idée effectivement fondée.

Je commencerai donc par rappeler que Michael Jackson a été acquitté des charges de pédophilie qui pesaient contre lui en 2005. Fait important à rappeler, puisque les médias, au terme d’une campagne qui le condamnait moins sur la base du procès que par soif de scandale et de sensationnalisme (tel que résumé par Charles Thomson et Aphrodite Jones), n’auront pas eu l’humilité d’admettre avec la même énergie que l’homme était loin d’être une merde, finalement. Du moins selon un jury unanime qui a eu accès aux preuves et qui, en toute connaissance de cause, a rejeté les dix chefs d’accusation. « They didn’t see what we saw. » S’il y a matière à rire ici, c’est en lisant la transcription du procès, où l’un des procureurs, désespéré devant le démenti répété de Macaulay Culkin à l’effet de tout geste inapproprié à son endroit, en vient à suggérer que « while you were asleep as a nine-year-old kid […], you wouldn’t know what happened while you were asleep, right? » Matt Taibbi, dans un article pour le Rolling Stone Magazine qu’il a repris dans un ouvrage, a également souligné le comique de la situation (pour peu qu’on ne la subissait pas) :

The prosecution’s case therefore boils down to this : In a panic over negative publicity, Jackson conspires to kidnap a boy and force him to deny acts of molestation that in fact never happened, and then he gets over his panic just long enough to actually molest the child at the very moment when the whole world is watching.

Visiblement, l’« humoriste » n’est pas allé au-delà de quelques déclarations glanées dans les médias pour émettre son jugement. Alors voilà notre homme qui lit Vanity Fair : « Michael Jackson would probably never have spent more than a moment’s time with this poor, dysfunctional family if he hadn’t had an ulterior motive » (j’omets volontairement le lien vers le site). Coupable et machiavélique, conclura celui qui, avec l’auteure de l’article cité, vit dans un monde merdique (c’est le bon mot) sans solidarité ni générosité aucunes (d’où que tous deux n’auraient jamais entendu parler de l’œuvre humanitaire de Michael Jackson, We are the world, Heal the world, les millions en dons de charité, les visites dans les hôpitaux…).

Mais soit ; il a droit à son opinion, même s’il est incapable de s’en forger une par lui-même. Et puis, la fin justifie les moyens : l’humoriste n’est pas tenu de (faire) réfléchir, mais de faire rire. Ce qui nous ramène toutefois à l’objection du début : en quoi la pensée et le geste de la pédophilie sont-ils drôles? Serait-ce qu’on se bidonne, un peu méchamment mais on ne rit jamais mieux que du malheur de l’autre, de la déchéance d’une superstar? Mais alors, au détriment de l’enfant agressé? Serait-ce de ces blagues qui cherchent à provoquer moins le rire que la réflexion? Mais plus je réfléchis à cette blague, et moins elle a un sens.

À moins que « l’homme : une merde » renvoie aux allégations de 1993 qui se sont soldées par un règlement monétaire hors cour, lequel paraît à certains comme un aveu de culpabilité. Encore là, notre « humoriste » aurait pu lire plutôt que (genre) rire. Il aurait appris qu’un règlement au civil n’invalide pas la tenue d’un procès au criminel – d’autant que ce n’était pas une clause du règlement. Lequel, par ailleurs, a été décidé et assumé par la compagnie d’assurance du chanteur (« The 1993 Civil Settlement was Made by Mr. Jackson’s Insurance Company and was Not Within Mr. Jackson’s Control »), en vertu des droits que lui conférait le contrat et en raison qu’un procès aurait été plus dispendieux. C’est sans compter que la justice a tenté pendant deux ans de constituer un dossier criminel sur Michael Jackson. Que l’éventualité d’un procès demeurait possible jusqu’en 1999, en vertu des lois. Que les procureurs ont dû s’avouer vaincus car ni la présumée victime ni les autres enfants qui ont croisé le chemin du chanteur n’avaient matière à témoigner (Geraldine Hughes). De sorte que si notre ami faisait référence à ces allégations de 1993, il nous invitait à rire à propos de rien – ou, sinon encore, d’une agression pédophile.

À la lumière de ce rapide survol des soupçons de pédophilie qui ont pesé sur Michael Jackson, force est de constater que la blague, si elle y faisait référence, n’a rien qui puisse relier « l’homme : une merde » aux éclats de rire entendus. Ceux qui croient à la thèse de la pédophilie n’auraient pas ri. C’est dire que la clé de la blague se trouve ailleurs, selon toute vraisemblance. Un prochain billet postulera donc que « l’homme : une merde » porte sur l’apparence de Michael Jackson.

[10 avril 2011 : Je n’ai pas poursuivi l’enquête. Si c’était l’apparence de Michael Jackson qui était en cause, j’aurais eu de la difficulté à ne pas lancer, au détour, que c’était l’équivalent de rire des gros – oh, et tiens, l’humoriste était justement gros. Le fait est que cet « humoriste » n’a pas trouvé mieux que de recycler du matériel avec lequel tous les « humoristes » se sont torchés (bravo pour la défécation), et que le public n’a pas trouvé mieux que d’oublier de réfléchir (bravo pour la lobotomisation)].

 
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Publié par le 25 octobre, 2010 dans édito

 

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Témoignages pugnaces

Le décès du ministre Claude Béchard a amené, une fois de plus, son florilège de discours sur la mort en général, la sienne en particulier.

***

« Notre 11 septembre » : Si les États-Unis ont eu leur « 11 septembre », on peut dire que le Kamouraska-Témiscouata aura eu son « 7 septembre ».

On peut le dire, mais peut-être pas à tous ceux dont les proches ont péri sous le World Trade Center.

D’abord, je veux être clair. Je n’ai jamais voté pour le PLQ et je n’ai jamais aimé Claude Béchard comme homme politique, pour plusieurs raisons.

Traduction : « Nous, au PQ, on est quand même capable de compassion. Votez pour nous. »

Je me joins donc à la vague de sympathie qu’a créée cette disparition pour se rappeler qu’il faut aimer la vie et en apprécier chaque moment comme Claude Béchard savait si bien le faire, car un jour la mort nous ravit et nous emmène vers d’autres horizons.

Apprécier tous les instants de la vie : « You’re like Santa Claus… on prozac… in Disneyland… getting laid », comme dirait Phoebe (Friends).

Son départ me rappelle l’urgence de vivre sa vie et ceci immédiatement,

prend-elle le temps d’écrire.

C’est vraiment trop bête, les meilleurs nous quittent souvent les premiers

Qui tient cette fameuse liste où est comptabilisée la mort des meilleurs et des moins meilleurs? J’aimerais bien la consulter.

On oublie souvent qu’il y a des hommes et des femmes derrière les images mediatiques [sic].

On n’oubliera plus, hein?

Il faisait la sale job de pollueur de Charest (Orforf [sic] et Rabaska). Que Dieu lui pardonne.

Car Dieu est péquiste, c’est bien connu.

***

Comme quoi Gaétan Soucy a peut-être raison lorsqu’il écrit que « par sa mort, il [Coco, l’ami] est devenu aussi inconnaissable que Dieu » (L’angoisse du héron, 67).

L’idée n’était pas ici de se moquer des doléances, mais d’en souligner la maladresse, l’imprécision, le cliché, voire l’impertinence… Difficile de ne pas laisser la douleur ou l’incompréhension dire des énormités. D’exprimer notre émotion face à ce mystère qu’est la mort. D’écrire l’ami qui nous quitte.

« On ne connaît que par présence, et tout être se referme sur sa tombe » (idem).

C’est peut-être aussi bien ainsi, cette difficulté à dire le deuil, signe de notre humanité devant une réalité à laquelle on ne s’habituera pas. Pour ma part, je choisis la fiction.

 
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Publié par le 12 septembre, 2010 dans actualité, édito

 

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Condamnés à vivre

J’aurais voulu mourir, mais ils avaient voté une loi contre la mort – pas contre le suicide ; contre la mort, littéralement, considérée comme improductive et, donc, comme répréhensible. La famille du défunt était passible d’une amende de 750 francs multipliés par autant d’années que la personne avait vécu – autant d’années que l’État avait subvenu à ses besoins. Nous étions condamnés à vivre.

Le suicide en bas âge n’était pas pour autant la solution. Les membres des familles ne s’aimaient pas suffisamment pour épargner à l’autre la menace d’une faillite. Chacun revendiquait le droit de vivre, au détriment de ceux qui se ruineraient pour lui. Les plus responsables économisaient le prix de leur mort dès l’enfance, mais la somme était rarement suffisante au final, à moins de se contenter de peu de son vivant. Il fallait être d’une vertu peu commune pour accepter un tel sort.

On en était venu à haïr les aînés, inutiles et pourtant ruineux. L’État les protégeait à coups de gardes-du-corps robotisés, dépense bien ridicule en regard du magot qu’il récoltait lorsque la mort naturelle enfin frappait. Quiconque était reconnu coupable du meurtre d’une personnage âgée était condamné à vivre jusqu’à 100 ans, voire 170 ans si la victime était relativement en santé et sa famille, riche. Les proches de l’accusé le détestaient au point de vouloir le tuer à son tour, et ainsi de suite. Autant dire que tout le monde se dégoûtait pendant que l’État s’en mettait plein les poches.

Les nouveaux-nés et les bambins n’échappaient pas à toute cette hargne. Les parents ne s’en occupaient guère, espérant leur mort précoce. L’État commençait à s’y intéresser lorsqu’ils atteignaient l’âge légal de travailler. Beaucoup avaient survécu en tétant la chatte ou la chèvre. On l’apprit lorsque toute une génération miaula et bêla. Privés du langage, ils ne purent occuper un emploi ni élever une famille qui elle, à tout le moins, aurait pu travailler et payer pour le décès de leurs parents-bêtes. On tua les chattes et les chèvres et on parqua cette génération dans des réserves.

Il y avait quelque chose… dans cet acharnement à vivre.

 
 

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Tuer des bonhommes à lunettes

J’étais au volant de ma voiture. Mon regard fut attiré par une grande et nouvelle affiche, accrochée sur la grille de la cour d’école de mon enfance. On y voyait un bonhomme à lunettes parent qui, l’air de marcher, tenait la main de son bonhomme à lunettes enfant. Je suis ensuite passée au message destiné aux automobilistes : Près d’une école, je prends mon temps, je ralentis. Le temps que je pris pour deviner le dessin et comprendre son slogan, c’est le temps que je ne pris pas pour regarder devant moi et éviter les 2-3 enfants qui auraient traversé la rue à ce moment-là.

Je me demande s’il aurait alors fallu que je prenne aussi mon temps pour rouler bien au ralenti sur eux.

 
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Publié par le 30 août, 2010 dans brève, scène

 

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