La rafale m’a déposée dans le cimetière qui surplombe la ville. J’ai trébuché sur quelques corps qui, voyageant de la même façon, s’étaient fracassés la tête sur une pierre tombale. La force de l’impact avait fait tomber certaines d’entre elles. Je pouvais voir les fantômes des gens enterrés sous ces pierres s’affairer à les redresser, alors que les nouveaux spectres tentaient de les leur voler, sous prétexte que qui trouve garde. Une autre bourrasque les envoya valser ailleurs. Ils passaient leur mort à danser.
Au détour d’une allée, j’ai croisé Peter Pan et E.T., main dans la main. Ils ont figé. J’ai craint d’avoir forcé leur intimité. Ils se sont jetés sur moi et m’ont chatouillée jusqu’à ce que mes hurlements joyeux rameutent les hyènes. Elles souhaitaient rigoler avec nous ; le processus de putréfaction des corps ne les amusait plus autant. J’aurais voulu rire avec elles, mais je ne savais pas comment divertir des hyènes. Je suis disparue derrière la pluie.
L’âme de mes jambes commençait à me quitter. Si le vent ne m’emportait pas hors de ce cimetière, mes jambes allaient mourir. J’ai pensé à Kenny ; il avait dû pleurer lorsque ses jambes avaient cessé de respirer. Peut-être qu’il allait me prêter son skate si le malheur me frappait. Peut-être qu’on allait rouler ensemble, main dans la main, comme Peter Pan et E.T. J’ai versé une larme : nos mains seraient occupées à nous propulser. Il fallait que mes jambes survivent.
Une goutte d’eau, qui était la sœur de ma larme versée, a offert de me transporter. Elle s’est déplacée sauvagement, massacrant des parapluies au passage. Je leur criais SORRY, mais ils gisaient au sol, les os brisés, inconscients ou morts ; du reste, je ne suis pas certaine qu’ils auraient compris mes sowi. Je me suis promis de militer en faveur d’un Jour du souvenir des parapluies. La goutte d’eau n’était pas chaude à l’idée.
Une fenêtre a brisé notre élan. La goutte a éclaté en mille morceaux ; les éclaboussures ont amorti l’impact de mon corps. Au loin, je pouvais voir encore le cimetière. La mort dominait la ville ; il était temps que je lui tourne le dos.




Si le téléphone sonnait si souvent au milieu de la nuit, c’était pour annoncer la mort. Je laissais la boîte vocale prendre le message. Il serait toujours trop tôt pour l’apprendre. Des voix qui remplissaient le silence éternel d’un autre. J’écoutais les mots en boucle au déjeuner, ces mots rendus ridicules par la distorsion d’un appareil cheap. Cet effet d’irréalité était chaque fois jugulé par le laconisme de l’interlocuteur : il est mort, puis une hésitation – car comment enchaîner après la fin. Sinon en pleurant, des années. La boîte vocale débordait.